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Napoléon Peyrat a écrit plusieurs versions de ce poème.

A Prosper Timbal

Vous allez donc partir, cher ami, vous allez
Fuir vers notre soleil, comme les vents ailés ;
Déjà la berline jalouse
Frissonne sous le fouet, inquiète, en éveil,
Belle et fière d’aller bondir sous le soleil
Où s’endort la brune Toulouse.

Que Dieu vous garde, ami ! - Mais lorsque vous aurez
Franchi monts et vallons, et fleuves azurés,
Villes et vieilles citadelles,
La vermeille Orléans, et les âpres rochers
D’Argenton, et Limoge aux trois sveltes clochers,
Pleins de cloches et d’hirondelles,

Et Brive et sa Corrèze, et Cahors et ses vins,
Où naquit Fénelon, le cygne aux chants divins,
Qui nageait aux sources d’Homère :
- Arrêtez un moment votre char agité
Pour voir la belle plaine où le More a jeté
La blanche cité, votre mère.

Ces plaines de parfums, cet horizon fleuri,
L’Aveyron murmurant, des pelouses chéri,
Le Tescoud aux grèves pensives,
Le Tarn fauve et bruyant, la Garonne aux longs flots,
Qui voit navires bruns et verdoyants îlots
Nager dans ses eaux convulsives ;

Et puis, voyez là-bas, à l’horizon, voyez
Ces grands monts dans l’azur et le soleil noyés :
On dirait l’épineuse arête
D’un large poisson mort entre les océans,
Ou bien quelque Babel, ruine de géants,
Dont la foudre ronge la crête.

Non, ce mur de granit qui clôt ce bel Éden,
C’est Charlemagne, c’est Roland le Paladin
Qui lui fit ces grandes entailles ;
Qui tronqua le Valier, blanc et pyramidal,
En faisant tournoyer sa large Durandal
Contre les Mores, aux batailles.


Les Mores ont haché les rois goths à Xérès,
Leurs bataillons fauchés sont là dans les guérets
Comme des gerbes égrenées ;
L’Arabe, sur les pas de Musa-el-Kévir,
Fait voler son cheval du bleu Guadalquivir
Jusques aux blanches Pyrénées.

Mais un jour que Musa-el-Kévir a voulu
Traquer, sur leurs sommets, un vieil ours chevelu,
Grimpant de pelouse en pelouse,
Il monte au pic neigeux du Valier... Ébloui,
Il voit un horizon en fleurs épanoui,
Où, comme une perle, est Toulouse.

« Fils d’Allah, dégainez vos sabres ! Fils d’Allah,
Montez sur vos chevaux ! La France est au delà,
Au delà de ces rocs moroses !
L’olive y croit auprès du rouge cerisier,
La France est un jardin fleuri comme un rosier,
Dans la belle saison des roses. »

L’Arabie, en nos champs, des rochers espagnols
S’abattit : le printemps a moins de rossignols
Et l’été moins d’épis de seigle.
Blonds étaient les chevaux dont le vent soulevait
La crinière argentée, et leur pied grêle avait
Des poils comme des plumes d’aigle.

Ces Mores mécréants, ces maudits Sarrasins,
Buvaient l’eau de nos puits, et mangeaient nos raisins
Et nos figues et nos grenades,
Suivaient dans les vallons les vierges à l’oeil noir,
Et leur parlaient d’amour, à la lune, le soir,
Et leur faisaient des sérénades.

Pour eux leurs grands yeux noirs, pour eux leurs beaux seins bruns,
Pour eux leurs longs baisers, leur bouche aux doux parfums,
Pour eux leur belle joue ovale ;
Et quand elles pleuraient, criant : « Fils des démons ! »
II les mettaient en croupe, et, par-dessus les monts,
Ils faisaient sauter leur cavale.

« Malheur aux mécréants ! Malheur aux circoncis !
Malheur ! » dit Charlemagne, en fronçant ses sourcils
Blancs et jetant des étincelles.
« Sire, disait Turpin, ne souffrez pas ainsi
Qu’un Africain maudit vienne croquer ici
A votre barbe vos pucelles. »

Charlemagne, Roland, Renaud de Montauban,
Sont à cheval ; le gros Turpin, en titubant
Sur sa selle, les accompagne :
Ils ont touché les os de saint Rocamadour ;
Mais du Canigou blanc aux saules de l’Adour,
Les Mores ont fui vers l’Espagne.

Non, ils sont sur les monts, menaçant à leur tour ;
Ils coiffent chaque pic, comme une ronde tour,
De leur bannière blanche et bleue ;
Hérissent le granit des crêtes du rempart,
Et crient : « Chiens, ne mordez l’oreille au léopard,
Du lion n’épluchez la queue ! »

Et Roland rugissait, et des vautours géants,
Des troupeaux d’aigles bruns volaient en rond, béants,
Faisant claquer leurs becs sonores ;
Et Roland leur disait : « Mes petits oiselets,
Un moment, vous allez avoir bons osselets
Et belles carcasses de Mores ! »

Un mois il les faucha, sautant de mont en mont,
Jetant leurs corps à l’aigle et leur âme au démon
Qui miaule et glapit par saccades ;
Les âmes chargeaient l’air comme un nuage noir,
Et notre bon Roland, en riant, chaque soir,
S’allait laver dans les cascades.

Mais tu tombas, Roland ! - Les monts gardent encor
Tes os, tes pas, ta voix, et le bruit de ton cor,
Et, sur leurs cimes toujours neuves,
Ont, comme un Sarrasin, une nue en turban ;
La cascade les ceint et les drape, en tombant,
De l’écharpe d’azur des fleuves.

Nos pères, du soleil et du canon bronzés,
Sont morts aussi, mordant leurs vieux sabres usés
Sur tous ces rochers de l’Espagne ;
Dis-moi, toi qui les vis, quand ils tombaient ainsi,
Étaient-ils grands, et grand notre empereur aussi,
Comme ton oncle Charlemagne ?

Ah ! si vers l’Èbre, un jour, passaient par Roncevaux,
Nos soldats, nos canons, nos tambours, nos chevaux,
Et nos chants tonnant dans l’espace,
Lève-toi, pour les voir, lève-toi, vieux lion :
Plus grande que ton oncle et que Napoléon,
Viens voir la liberté qui passe.