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postheadericon Le mendiant

Paru dans Les Pyrénées, p. 78-84. La légende se trouve dans L’Histoire des Albigeois (1870), II, p. 91-92.

 

L’aveugle, enfants ! Le vieux joueur de vielle
De Gabarret !
Blanc, courbé, chauve, à la brune gonelle,
Au bleu berret !
Un vieux barbet conduit son pas débile,
Tient dans sa gueule et tend une sébile
Qui porte écrit :
Prenez pitié de l’aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C’est Jésus-Christ !

Oui, le Sauveur sur notre triste terre
Revient parfois ;
On l’a revu sur un roc solitaire
Non loin de Foix.
Ah ! ce n’est pas le Juif-Errant farouche,
Car son œil bleu toujours prie, et sa bouche
Toujours sourit !
Prenez pitié de l’aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C’est Jésus-Christ !

Jésus s’ennuie au ciel même où l’adore
Le Séraphin
Et l’Angelet penchant sur sa mandore
Son front d’or fin.
Il aime, il plaint nos douleurs qu’il révère,
Il veut sa croix, il cherche le Calvaire
Qui le meurtrit.
Prenez pitié de l’aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C’est Jésus-Christ !

Alors il prend la figure inconnue
D’un blanc vieillard ;
Il va marchant, dans le vent, sous la nue,
Par le brouillard.
En murmurant l’oraison il chemine.
Le soir, il heurte au seuil d’une chaumine
Qui s’attendrit.
Prenez pitié de l’aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C’est Jésus-Christ !

Tout grelottant il vient s’asseoir dans l’âtre,
Près du vieux chien,
Près du ramier, près de l’enfant folâtre
Qui l’aime bien.
Il dit un conte, une ballade, un psaume ;
Qui les guérit.
Prenez pitié de l’aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C’est Jésus-Christ !

Il part à l’aube, et l’humble toit de tuile
A, doux foyer,
Plus de bonheur, plus de vin, et plus d’huile,
Pour son loyer.
Mais le toit dur dont l’indigent s’effraie,
Aura pour hôte impur, comme une orfraie,
Un sombre esprit.
Prenez pitié de l’aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C’est Jésus-Christ !

Mais écoutez : il chante la complainte
Du forgeron,
Accourez tous, enfants, venez sans crainte
Vous mettre en rond.
L’histoire est vraie, amis, et n’est obscure
Que pour savoir si ce fut à L’escure,
Ou vers Gorrit.
Prenez pitié de l’aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C’est Jésus-Christ !

C’est dans les bois, dans le fond d’une gorge
Que Taillefer
A sa cabane, et frappe, et souffle, et forge
Pour Lucifer.
Il a tout l’air d’un ours, Dieu me pardonne,
Jamais ne prie, et jamais ne fredonne,
Jamais ne rit.
Prenez pitié de l’aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C’est Jésus-Christ !

Jamais surtout il n’accueille à son âtre
Le mendiant.
Voilà qu’un soir vient un pauvre, un vieux pâtre
Psalmodiant.
Sa mante en loque a pour boucle une épine ;
Sa barbe au givre, a l’air d’une aubépine
Qui refleurit.
Prenez pitié de l’aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C’est Jésus-Christ !

Or, c'est l'hiver ; la nuit vient ; le vent brame
Au fond des bois,
Tout blanc de neige il entre, et vers la flamme
Tend ses vieux doigts.
Arrière, chien ! Sors vite, et sois ingambe !
Il met le fer rouge à son poil qui flambe :
Ciel, il périt !
Ayez pitié de l'aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C'est Jésus-Christ !

La barbe flambe, et le feu qui circule
S'attache encor
A son capuce, et sur son crâne ondule
En nimbe d'or ;
En manteau d'or sa loque enfin se change,
Et le vieillard se transfigure en ange
Que Dieu chérit.
Ayez pitié de l'aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C'est Jésus-Christ !

Et l'ange dit: Brigand, change de forme
Et deviens ours !
Erre, noir, lourd, velu, grondant, difforme,
Aux antres sourds ;
Jeûne l'hiver au fond de ta caverne,
N'ayant de feu que le feu de l'Averne,
Fauve proscrit.
Ayez pitié de l'aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C'est Jésus-Christ !

C'était le Christ, le Fils de Dieu lui même,
Tonnante voix,
Et l'ours s'enfuit dans la forêt extrême,
Caïn des bois.
Mais en montant dans la vapeur dorée,
Dieu dit ce mot, dans la Bible adorée,
En vain transcrit :
Ayez pitié de l'aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C'est Jésus-Christ !

Ours, les gens d'Oust, dans ton antre de neige,
Prendront tes faons,
Les dresseront à l'école, au manège,
De leurs enfants.
Ils feront tours, gestes, danses, caroles,
Du magister rugiront les paroles
Qu'il leur apprit.
Ayez pitié de l'aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C'est Jésus-Christ !

Pourtant si l'ours veut faire pénitence,
Signes de croix,
Vit d'abajoues et d'agreste pitances,
Et dit : Je crois ;
Si de saint Ours il baise la relique,
Il redevient homme et bon catholique,
Suit le saint rit.
Ayez pitié de l'aveugle qui passe !
Pauvre en haillons, mendiant en besace :
C'est Jésus-Christ !

Ainsi chantait le vieux joueur de vielle,
Sage moqueur
Naïf et tendre, et sur sa manivelle,
Roulant son cœur.
Je ne connais en mont, en bois, en plaine,
Rose plus fine, ou plus suave haleine
Du Saint-Esprit,
Que ce soupir jeté de place en place :
Pauvre en haillons, mendiant en besace,
C'est Jésus-Christ !