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postheadericon Le grand châtaignier

Paru dans Les Pyrénées, p. 38-44.

Il dort sous le grand châtaignier ;
Et l’arbre colossal le couvre tout entier
De son branchage circulaire.
Lui-même enfantelet le sema dans le sol
Pour qu’il pût ombrager sa tombe, parasol
Rond, vaste, immense, séculaire !

Le front sur sa racine, il dort !
Le genévrier glauque et l'ajonc aux fleurs d'or
Tout autour hérissent leurs armes.
La rose défleurie et, veuve au col penché,
La violette en deuil verse au sol desséché
Tout ce que son urne a de larmes.

Et les pampres échevelés
Montent en pavillons odorants et voilés
De grappe blonde, rose et noire ;
Funèbre ménestrel, le merle, chaque soir,
Avant de s'assoupir dans son vert reposoir,
Chante sur sa lyre d'ivoire.


Il chante aussi chaque matin,
Voyant l'aube blanchir sur le sommet lointain
Et les neiges du pic de Nore.
Car nous l'avons placé du côté du Levant
Afin qu'au grand réveil il vit le jour vivant
Et le Christ, éternelle aurore.

Nul signe ! Ni pierre, ni croix !
L'arbre et le tertre vert. Par le sentier des bois,
Conduit par le cœur vers son arche,
Le pâtre, le bouvier, ôtant son berret brun,
Vient, s'agenouille et prie et répand son parfum
A la tombe du patriarche.

Parfum pur ! Suave liqueur !
Orchestre des oiseaux, mélancolique chœur,
Filles de l'exil, hirondelles,
Rouges-gorges, bouvreuils, dans son feuillage éclos,
Frères, redites-moi leurs plus tendres sanglots
Et leurs soupirs les plus fidèles !

Il fut l'Abraham de nos monts,
Le Booz gracieux des champs que nous semons,
Un homme des antiques âges.
Il naquit dans nos bois au berceau maternel,
Mais descendit bientôt au vallon paternel
Vers l'Arise aux plus doux rivages.

A seize ans, presque enfant encor,
Il s'arme avec son père, aux rauques sons du cor,
Pour dompter la guerre intestine ;
Il vit l'ost féodal à la mort échappé
Fuir sanglant, et Paulo, son vicomte, écharpé
Dans les plaine de Valentine.

A vingt ans, le trépas cruel
Bouleverse sa couche, et son cœur et son ciel,
Et le rend à nos solitudes.
Pèlerin douloureux errant de bords en bords,
Son cœur dans nos déserts rapporta les trésors
De ses longues sollicitudes.

Majestueux et souriant,
Vieillard, il avait l'air de ce Grec d'Orient
Qui s'exila sur cette crête.
Il aimait Larmissa plus que Reb-Alion ;
Avait pour le désert les instincts du lion
De l'aigle et de l'anachorète.

Il aimait les bramements sourds
Des taureaux accouplés qui, superbes et lourds,
Labourent la commune mère,
Tels que l'antique Apis, d'un pas sacerdotal,
Croisant et recroisant, de leur soc magistral,
Leurs sillons, comme aux jours d'Homère.

Et de ce labour éternel
Lui-même présidait le rite solennel,
Il était comme le grand prêtre.
Et de ses bœufs fumants caressant le fanon,
En dételant le soir, il murmurait ton nom,
Père céleste et divin maître !

Car il était religieux,
Colorait le réel par le prodigieux,
Mais n'avait pour livre et pour Bible
Que son Livre éternel où sans cesse il fouillait:
L'univers, Bible immense, et feuillet par feuillet
S'élevait jusqu'à l'Invisible.

Il ne pouvait lasser ses yeux
De contempler le ciel, le soleil glorieux
Qui, bondissant de cime en cime,
Précipitait son char vers l'obscur reposoir,
Dételait ses chevaux haletants que le soir
Baignait fumants au vaste abîme.

C'était le vieillard du conseil,
Sur son trône de hêtre, à Salomon pareil,
Et pareil aux vieux Zoroastres,
Il jugeait les bergers, interrogeait le temps,
Les nuits, les vastes cieux, archipels éclatants
Dont les îles d'or sont des astres.

Il aimait l'humble mendiant,
L'aveugle qui le soir s'en vient psalmodiant
Aux seuils des bercails et des granges.
Tous ces Jobs dont on voit trembler le menton vert
Sous les neiges de l'âge et les givres d'hiver
Lui venaient, conduits par les anges.

Et quand le Lazare Janès
Ramassait dans nos bois son fagot de genêts,
Attachant son âne aux troncs d'aulne,
Il lui portait du pain, et, l'homme étant absent,
Il le pend aux rameaux où les vents vont berçant
Dans un rayon d'or son aumône.

Il ne quittait jamais ses bois,
Mais comme un vieux chasseur tend l'oreille aux abois,
Aux cors errants dans la campagne,
Il écoutait le bruit lointain des nations,
Les mugissements sourds des révolutions,
Bénissant Dieu sur sa montagne.

Il revoyait aux derniers jours
Le fantôme adoré de ses jeunes amours
Pleurés de rivage en rivage ;
Et l'ombre s'inclinant, comme un doux séraphin,
Lui disait : Je reviens te chercher ! Dieu met fin
A nos soixante ans de veuvage !

De l'Ange il a suivi l'essor.
Il part quand le Bélier solaire, aux cornes d'or,
Chasse les hivers funéraires,
Quand le Bouvier céleste, aux taureaux lumineux,
Mugit aux laboureurs : Vite, aux champs limoneux !
Attelez vos fortes araires !

Des bercails, des hameaux, des bourgs,
Tout un peuple est venu. Quatre hommes des labours
Portaient le cercueil à sa tombe.
Des étables sortait un sourd mugissement
Et dans l'air flotte un vague et long vagissement
D'agneau, de chevreau, de colombe.

Son fils, sous l'arbre protecteur,
Lut la brebis perdue et le divin pasteur,
L'évangile de la semence.
"Le corps dans le tombeau meurt comme le froment,
Mais il doit reverdir sous le clair firmament."
On ouit un sanglot immense.

Deuil, larmes, soupirs, oraisons,
Printemps, rayons, parfums, vaporeux horizons,
Brames d'or des cimes chenues,
Escortez le vieillard vers les seuils étoilés !
Séraphins fraternels de vos ailes voilés,
Priez à genoux sur les nues !

Pendant que le Christ immortel,
Le sacrant de son sang et du feu de l'autel,
L'introduit sous les saintes arches,
Et dit : Voici ta couche et ton astre de miel ;
C'est ici que Jacob a retrouvé Rachel,
Vis parmi ces grands patriarches !