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Paru dans La Grotte d'Azil, p. 1.

I

Pèlerins, nous venons revoir la Roche sainte,
Merveille de l’Arise, et fatidique enceinte,
Où le Christ recueillit les enfants du Lion1.

L’automne se levait : le vert Rébalion
Voyait pâlir sa rive, au souffle de septembre ;
Le rayon était d’or, mais la feuille était d’ambre,
Et tombait, tournoyante, au frisson des rameaux.
Nous prîmes le chemin de l’antique Ramos ;
Ramos, mon vieux berceau, tombe aussi de ma mère.
Ma blonde mère dort, près de la porte amère ;
Jeune morte, elle entend, sur le Prévicinal,
Les enfants, les hautbois et le chœur virginal.

II

Je fus recueilli sur la tombe
De ma mère où roulait mon nid bouleversé,
Comme dans le duvet sanglant de la colombe
Le ramereau des bois par les vents renversé ;
Orphelin triste et doux, blond, plaintif et sauvage,
Arise, je grandis sur ton libre rivage,
Sous les pauvres bercails du vieux Rébalion,
Dans l’ovale vallon, corbeille d’herbe et d’onde
Que la sainte infante Esclarmonde
Porta, don nuptial, à Bernard d’Alion.

Ton flot, des sonores guitares
Empruntait les accords, quand nous chantions le soir
Roger et Loup de Foix, les paladins cathares
Qui de Las Salencas hantent le vieux manoir.
Puis dans le Mas-d’Azil l’ignorance funeste,
L’ennui fastidieux, à mon enfance agreste
Infligeaient leurs leçons que l’on m’inculque en vain.
Mais moi, je m’enfuyais, doux rêveur qui sanglote,
Pour t’interroger dans ta grotte,
Ainsi qu’une Sibylle en son antre divin !

Sois mon Égérie, onde ibère,
Ta grotte colossale est l’urne d’où mon chant
Pleut en vierge cascade, et mon œil réverbère
Ton vert cristal bronzé d’un rayon du couchant.
Mon sang va bouillonnant comme ton flot rapide,
J’ai ton âme orageuse, écumante et limpide,
Qui mugit à l’abîme et soupire au roseau.
Et mon luth n’est rempli que du vaste murmure
De ton fleuve et de ta ramure
Où sifflent la tempête, et la foudre et l’oiseau !

III

Nos pas du bleu torrent cherchaient la fantaisie,
Le caprice écumant, l’errante poésie,
Qui habillaient, roulant sur un gravier vermeil
Une fusion d’or, de cristal, de soleil.
Sabarat garde au sud cette gorge fumante
D’où s’échappe des monts notre Arise écumante.
Salut, noir Cab-Aret ! Tête du Vieux Bélier
Pyrénéen, couché dans son âpre hallier !
Gouffre de Régina d’où Coudero vers Gabre
Fuit jusqu’à Menaï, Bouc aussi qui se cabre !
Cascade de Bola, bords de Riomajour

Où le cor de Phébus pleure au déclin du jour !
Gave où l’or, le murmure, et la légende abonde !
Au vieux siècle où régnait Pyrénéa la blonde,
Un pâtre dans l’Arise avait pêché de l’or.
Il voulut en joyau convertir son trésor,
Sculpter un bracelet et l’offrir à la reine.
Un vieux mage lui dit : « Consulte la sirène ;

La nymphe a le secret. » Des hauteurs de Capens
Il découvrit la grotte. Au lieu des noirs sapins,
Au lieu des blancs bouleaux et des vieux rocs moroses
C’était une forêt de myrtes et de roses.
Sa grotte est un palais de nacre où le zéphir
Siffle aux créneaux de perle, aux dômes de saphir.
Sous les bois, près des lacs, aux bords des cascatelles,
Dans leurs conques d’azur, chantaient les immortelles,
Touchant l’ivoire et l’or des luths mélodieux
Et faisant résonner le temple radieux.
La reine seule n’a ni baguette ni lyre.
Elle a son livre d’or où seule elle sait lire,
Et les ours chevelus, et les lynx tachetés,
Monstrueux, à ses pieds reposaient enchantés.
Or, six milles ans après, du pâtre de l’Arise
Nous suivions le chemin. Tout à coup, ô surprise !
Ô merveille ! Au-delà du vert vallon de l’Azil
La Spélunque apparaît, morne en son âpre exil,
Colossale, et prenant aux rais du soir mystique,
Aux vapeurs du couchant, un aspect fantastique.
Dans cette brune d’or, le roc cyclopéen
Semble un palais flottant, limpide, olympien.
Mais est-ce bien le soir qui le revêt de nimbes ?
N’est-ce pas son reflet qui sort enfin des limbes ?
Ta splendeur que la brume en vain veut amortir,
Ô sépulcre-héros, ô monument-martyr !

IV

Quand le Dieu qui créa le monde
Eut jeté de nos monts l’isthme entre les deux mers,
Et fait du vert Nescus jaillir le flot qui gronde
De l’Arise au front glauque et ceint de pins amers,
Le torrent bondissant de vallée en vallée
Vint heurter contre un roc sa course échevelée !
Il lutte, écume, et hurle à son Dieu paternel.
Aïncoa2 lui dit : Déchire ses entrailles !
Creuse ses flancs profonds ! Il me faut des murailles !
Un temple colossal ! Et, pour des funérailles,
Un sépulcre éternel !

Et le fleuve se mit à l’œuvre :
Il colle aux flancs du mont son mufle limoneux,
Il mord, il ronge, arrache, et comme une couleuvre
Creuse dans le granit ses plis volumineux.
Roulant et déroulant son flot que l’ombre absorbe,
Il sculpte arcs, corridors, nefs, glisse d’orbe en orbe,
Rampe de crypte en crypte, ouvrier sans pareil.
Mineur prodigieux, patient, taciturne,
Mille ans il tournoya dans sa conque nocturne,
Puis, comme un tonnerre, il pulvérisa l’urne
Et jaillit au soleil.

Et les vallons et les montagnes
applaudirent le fleuve et battirent des mains.
Les forêts et les vents, ces orgues des campagnes,
Célébrèrent en chœur ces travaux surhumains.
L’Éternel dit : C’est bien ! L’immense catacombe
Apparut, temple informe, et colossale tombe,
Avec son lourd balcon, promenoir de géants.
Et Dieu dit à la foudre, aux ouragans, aux siècles :
Labourez sa façade, et tels que brins de seigles,
Tordez-y les vieux pins, et creusez des nids d’aigles
Sous ses porches béants !

Et maintenant elle est parfaite.
Respectez-la, vents, foudre, hiver, souffle des temps !
Et te voilà toujours, grotte, ainsi que t’ont faite,
D’après les plans de Dieu, tes antiques Titans.
Nulle ne se compare à toi, caverne reine,
Ni la grotte de Naple où chante une sirène,
Ni la sombre Staffa, cet orgue d’Ossian.
Car de leur passé mort l’obscurité s’ignore ;
Mais ton poème saint, dont notre foi s’honore,
Roule avec des rumeurs, sous ta conque sonore,
De foudre et d’Océan.

V

Le Mas est sous nos pieds : sa rotonde escarpée
Nous dit sa grande histoire et sa forte épopée !
Cirque majestueux, gigantesque entonnoir
Des prés, de pampres verts, de roc grisâtre et noir,
Asile est ton saint nom ! Dieu lui-même te nomme !
Tu recevras un jour tous les proscrits de Rome,
Ibères, Celtes, Grecs (le Grec qui décora
De noms mélodieux ton aride Kéra !),
Puis les tribus de Christ ! La Spélunque superbe
Est ta mère ; le Christ l'imprégna de son Verbe ;
Et la grotte conçut, et son flanc de granit
Te recéla longtemps, embryon qu'il bénit.
Tu naquis dans son deuil, et ta mère sauvage
T'admira gracieuse, en son âpre rivage.
Mais le roc colossal, par le temps dévasté,
Nous attire à sa sombre et morne majesté.

VI

Majesté du désert, du martyre et des siècles !
Son fronton colossal, où séjournent les aigles,
Penche âpre, sourcilleux, sur un balcon géant,
Dont le socle massif s'ouvre, porche béant,
Gouffre d'où l'on entend venir du fond de l'ombre
Comme un coursier, de bonds en bonds, l'Arise sombre,
Hennissante, les crins épars, et les naseaux
Fumants, et s'effarant du tonnerre des eaux.
Le temps, les ouragans, ont de sa cime chauve
Et penchante, arraché l'antique forêt fauve.
Sul un vieux pin s'y tord au vent, et du fronton
Le convolvulus flotte à l'abîme en feston,
Et sur le morne effroi des corniches moroses,
Brode le vert filet des campanules roses.
Dans ces murs caverneux, aériens donjons,
L'aigle et le martinet, les milans, les pigeons,
Même les roitelets, fifres parmi ces lyres,
Nains parmi ces géants, partageant leurs délires,
Ont suspendu leurs nids, sous les arceaux déserts ;
Ils sortent des parois, s'élancent dans les airs,
Planent, vont tournoyant en cercles, en spirales,
Poussant des cris, des chants, des sanglots et des râles,
Semblent, entremêlant leurs évolutions,
Représenter un drame obscur des nations.
Puis du haut des créneaux, en poses héraldiques,
Jeter aux vents du soir leur plaintes fatidiques,
Et comme les esprits des morts de ce séjour
S'entretenir de guerre et de gloire et d'amour.

VII

On dirait l'urne de rocaille
D'où s'épanche l'Arise, où les mornes naseaux
D'un monstre dont le temps pétrifia l'écaille,
Qui vomit un torrent dans la vapeur des eaux.
L'hiver, comme un volcan, le noir soupirail fume :
Est-ce  l'exhalaison des âges, et la brume
Du sépulcre, pareille aux songes d'un vieillard ?
Notre Genèse ainsi, de vapeurs condensées
Sort, et ses ondes cadencées
Roulent dans un fluide et radieux brouillard.

Pyrénéa, prêtresse et fée,
Fille de Géryon, sur l'isthme ibérien,
Régnait, dans son donjon, que le vent par bouffée
Berçait de mont en mont, flottant, aérien.
L'Incantade un matin vit le travail du fleuve,
La grotte de granit, comme une amphore neuve
Et fumante, et sonore… et tirant de son cor
Trois sons, toute sa cour, aux soupirs de l'ivoire,
S'abattit dans la conque noire
Comme un tumultueux essaim d'abeilles d'or.

O prodige, ces rocs sauvages
Se transforment au souffle odorant du zéphir,
Et l'on voit resplendir, en de vagues rivages,
Un palais de cristal aux dômes de saphir,
Spirales de rubis, et tourelles de nacre,
Crénelures de perle, éclatant simulacre,
Des jardins de l'aurore ou du doux soir dormant.
L'Arise, circulant d'arcades en arcades,
Formant sous les bois cent cascades,
S'arrondissait autour des murs de diamant.

Et sur le lac les immortelles
Folâtraient, se berçaient à l'ombre où l'onde dort,
Lavaient leur chevelure au flot des cascatelles,
Naviguaient sur un cygne au bec ceint d'un frein d'or
Révélaient les amours des roses aux génies ;
Aux ramiers, des soupirs les tendres agonies ;
Aux rossignols, le deuil des sons plaintifs et sourds ;
Chantaient Dieu, l'avenir, la mort qui tout absorbe,
Et sur les socles de leur théorbe
Reposaient sur le dos des lions et des ours.

Une nuit, toutes ces merveilles
Disparurent, hélas, et l'ouragan des airs
Balaya fleurs, jardins, tours, coupoles vermeilles,
Et les célestes sœurs, anges de nos déserts.
La roche reparut sauvage et foudroyée,
Le flot hurlait d'horreur dans sa bouche effrayée.
L'ours, l'aigle, le milan en peuplaient les parois.
Un soir, vint dans le val un mendiant céleste,
Proscrit que le monde moleste,
Pâle et pareil au Christ descendu de sa croix.

C'était le Christ, martyr suprême !
Ses pieds ensanglantaient les ronces des chemins !
L'épine ravivait son sanglant diadème !
L'ours et le lynx léchaient les douleurs de ses mains !
Il dit en soupirant : Roche, le Fils de l'Homme
N'a plus d'asile au monde ! il est proscrit par Rome !
Le Pontife-César détrône l'Homme-Dieu !
Il posa dans le mont le livre évangélique
Et toute une armée angélique
Gardait le saint volume enclos dans le saint lieu !

VIII

Viens, suis-moi, ne crains point, sous les funèbres porches
Un esprit devant nous dans la lueur des torches
Marche, et nous guide au fond d’un monde de douleurs
Où mugit le torrent tumultueux des pleurs !
Rien des féeriques toits ! Tout dans l’ombre mouvante
Est pétri de tristesse et sculpté d’épouvante,
Stalactisé d’horreur ! Le mont semble de fer ;
Et comme des essaims de larves de l’enfer
Des monstres noirs, velus, qui, pareils à des gnomes,
Nous regardaient, soudain se détachent des dômes,
Viennent, en glapissant, autour de nos flambeaux,
Secouer l’air, la poudre et l’odeur des tombeaux.
Plusieurs créations dans cette ombre étouffées
Gisent : c’est le doux monde aérien des fées,
Puis le monstrueux monde antédiluvien,
Mais Dieu du monde seul des martyrs se souvient.
Or, voici donc l’antique et sainte nécropole
Des vieux Goths descendus blonds des neiges du pôle,
Du cathare mystique, inspiré, souriant
Tel qu’un brame nimbé d’un rayon d’Orient ;
Du léoniste alpestre, et des fils héroïques.
Le Christ fidèle a mis, dans ces sépulcres sourds,
Tous les proscrits de Rome à la garde des ours.
Ce roc cyclopéen, ces mornes basiliques
Des géants, nos aïeux, contiennent les reliques.
Les héros d’Alaric, de Goaifer, des Ramon,
Sont tous venus dormir dans la nuit de ce mont.
Le Christ les ramassant sur cent champs de batailles
Dans cette catacombe a fait leurs funérailles.
Dans un soupir divin il embaume ses morts.
Là sont les chevaliers, et là les harpéors.
Le guerrier a sa lance et le chantre sa harpe,
L’évêque son anneau, la vierge son écharpe.
Le Christ dans cette crypte a scellé ses défunts
Comme un roi ses trésors, ses joyaux, ses parfums.

IX

Grotte de nos souvenirs pleine,
Pour dire ces combats, ces douleurs d’autrefois,
Il faudrait ta poitrine, il faudrait ton haleine,
Il faudrait le tonnerre immense de ta voix !
Roche, chante toi-même ! On dirait que ta bouche
Parfois semble ébaucher un bégaiement farouche ;
Balbutier, béante, en ses émotions.
O morne Niobé qui dans ton deuil tressailles,
O Rachel dont trois fois on fendit les entrailles,
Épanche sur tes morts et sur nos funérailles
Tes lamentations.

O Foix ! ô Toulouse ! ô Provence !
O carnage ! ô trépas ! mais enfin le Dieu fort
S’éveille, et d’un regard qu’un tonnerre devance
Foudroie, ivre de sang, le lien de Montfort !
Mais de sa bave impure et du Verbe de Rome
Naît l’inquisition, monstre qui tient l’homme,
Du tigre et du serpent, constellé d’yeux de lynx.
Les vivants éperdus cherchent les catacombes,
Les morts heurtent d’effroi leurs crânes sous leurs tombes
Et le ciel seul, le Dieu se dérobe ses colombes
A la gueule du sphinx.

Ainsi, le ciel et la patrie,
Adonaï, le Christ et l’Esprit tour à tour
Ont rempli ta coupole, ô caverne pétrie
De roc, de foi, de sang, de mystère et d’amour.
Trois religions sœurs sont là dans leurs suaires,
Les trois peuples martyrs ont leurs blancs ossuaires,
Goths, Vaudois, Albigeois, anges des jours de fer.
Le Christ a rassemblé leurs cendres ravagées,
Dans leurs urnes de roc ses mains les ont rangées,
Et l’ours garde accroupi ces douleurs qu’ont rongées
La mort, l’exil, l’enfer.

O roche, où grondent les fantômes
Des siècles révolus, comme un sonore essaim
D’abeilles du désert bourdonnant sous tes dômes,
Garde les ossements des martyrs dans ton sein.
Mais non, tu n’as plus rien des antiques merveilles,
Que les âmes des morts, ramiers, milans, corneilles,
Qui sortant par essaims de tes mornes parois,
Font leurs processions, solennisent leurs fêtes,
Représentent leur drame, et, pensifs sur les faites,
Forment un noir sénat de vierges, de prophètes,
De guerriers et de rois.

X

Nous marchions à pas lents vers l’arche de l’aurore
Où le soir semble au loin comme une étoile éclore.

Là, comme un bleu dragon l’Arise entre en rampant :
La voûte monte et s’enfle en dôme, où se suspend
Le lierre qui germant du granit qu’il délabre
Pend et flotte en filets comme un vert candélabre ;
Temple cyclopéen où sous leurs longs réseaux
Un vieil évêque rêve au tonnerre des eaux.
La mort, le temps, l’horreur ont changé cet ermite
En colosse de pierre, en noire stalagmite.
Est-ce vous Simorra, Guilhabert, Vigoros ?
Parlez-nous des martyrs, des proscrits, des héros !
Contez-nous cette longue et tragique épopée,
D’un nuage de sang et d’ombre enveloppée.
Il ne vous répond rien : ce vieux marbre est muet.
Tout à l’heure pourtant sa lèvre remuait.
Sa bouche s’entr’ouvrait, horrible et bégayante ;
Puis, il a secoué sa pensée effrayante,
Chassé le souvenir aux cauchemars pareil,
Et le marbre est rentré dans son morne sommeil.
Le torrent charriait des touffes de jacinthes ;
Nous cueillîmes ces lis, et sur ses tempes saintes
Nous dîmes, déposant leur bleu calice en pleurs :
"Au Christ, à ses martyrs, aux antiques douleurs !"

XI

Un magique alphabet, obscurs hiéroglyphes,
Runes mystérieux, le poème des rois,
L’histoire des héros, le chiffre des califes
Décorent tes frontons, constellent tes parois.
Nul ne les comprend plus : ma rêveuse paupière
Seule interroge encor ta légende de pierre,
Ce feuiller éternel de la Bible de Dieu.
Et j’ai vu bien des fois, au rayon des nuits calmes,
Les anges inscrivant, au bec d’or de leurs palmes,
Avec un murmure de psalmes,
Les grands noms des martyrs, dans des nimbes de feu !

Voilà le poème des siècles
Que le ramier soupire en douloureux sanglots,
Que la corneille en deuil scande, rauque, aux vieux aigles,
Et l’ouragan des airs à l’ouragan des flots.
Et moi, chantre rêveur, effaré sur ton gouffre,
J’entendais le soupir d’un vieux monde qui souffre.
Remontant de l’abîme à ton porche béant :
Je criai dans ta nuit : Levez-vous, races mortes,
Poussières, ossements, ombres, phalanges fortes,
Le Christ, le Christ frappe à vos portes ! –
Et tout un monde obscur se leva du néant.

XII

Nous revînmes alors vers l’arche occidentale
Et gravîmes la berge escarpée où s’étale
Sur la façade morne et le porche assombri,
Ce balcon des géants, le vieux Solatari.
Penchés sur le chaos des eaux nous nous assîmes,
Un dernier rais du soir dorait les pâles cimes,

Peyronar, Frascati, Tentina, Peyboé,
Cirque ou le Mas s’endort dans son nid reployé.
les aigles, les milans, les corneilles pensives
Regagnent leurs donjons sous les brèches massives,
Le martinet revient de son creux s’assoupir
Et le ramier s’éteint dans un dernier soupir.
Seul le vautour des nuits, vieillard visionnaire,
Prophète sépulcral, s’éveille dans son aire,
Et la plainte des eaux, assourdissant les airs,
Comme un sanglot des temps, roule dans ces déserts !

XIII

Adieu, grotte des patriarches !
Mais vous, esprits mélodieux
Qui volez sous les ombres arches
Du temple de ces Fils de Dieux,
Sortez, ô sagesses antiques,
Oracles, symboles, cantiques,
Deuil, rêve, amour, espoir, courroux,
Chœurs pétris de pleurs et de flamme,
Cris de mon cœur, chants de mon âme,
Dans l’infini qui vous réclame,
Élancez-vous, élancez-vous !

Élancez-vous lorsque l’aurore
Jaillit des monts de Ménaï,
Quand Frascati reflète encore

L’adieu de l’astre évanoui.
Tourbillonnez de cime en cime,
Volez de l’un à l’autre abîme,
De Biarritz à perpignan.
Soupirez, dans nos grottes saintes,
Aux plaines de carnages teintes,
Et le long des vagues éteintes
de l’inconsolable Océan !

Parcourez le cercle splendide
De l’horizon ibérien,
De l’Atlas, de l’Etna candide
Jusqu’au Liban aérien.
Revenez vers l’Horeb qui gronde,
Au Calvaire, centre du monde,
Et de la cime de sa croix
avec l’encens et les louanges
Escortez les saintes phalanges,
Les chœurs harmonieux des anges,
Jusqu’au trône du Roi des rois.

______________
1. Du lion ibère et du lion d’Israël.
2. Dieu ibère.