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postheadericon Les Cévennes

Paru dans L’Arise, p. 197-202.

Ô Lozère orageuse et sombre !
Géante des forêts qui te couronnes d’ombre,
Et de neige et de fleurs, sous un soleil de feu !
Mère aux flancs nuageux, tu pends à tes mamelles
Deux fleuves aux urnes jumelles,
Le Tarn fauve et bruyant, le Lot sonore et bleu !

Mais, ô Sinaï des Cévennes,
Ta cime épanche encor de plus fécondes veines ;
L’une un fleuve de foi dont la source est au ciel,
Jourdain mystérieux dont tes tribus bibliques
Habitent les bords symboliques,
Où s’abreuvent sans fin les bercails d’Israël !

L’autre une cascade de larmes,
Et de sang et d’amour et de gloire et d’alarmes,
Qui pleut du cœur des saints sous le glaive des rois.
Et quand le Christ parcourt tes cimes qu’il révère :
« Voici, dit-il, le noir Calvaire
De mes saints suspendus à trois cents ans à ma croix ! »

Oh ! qui dira cette épopée !
Les héros de la croix, les martyrs de l’épée,
Le vieux cardeur Séguio, leur monarque à qui Dieu
Pour monter triomphant prêta le char d’Élie,
Char d’orage ou l’Archange lie
L’espérance et la Foi, ces cavales de feu !

Tous les soirs, l’ombre du Prophète,
Du Bougès paternel hante le sombre faîte ;
Là, farouche, il s’assied sous le dais des Trois-Faus.
Et quand, soleil des morts, le disque de la lune
Blanchit la vaste forêt brune,
Il murmure trois fois : « Martyrs des échafauds ! »

Et soudain, Roland, le stoïque,
Castanet, l’éloquent, Cavalier, l’héroïque,
Joanis, Catinat, Abraham, Salomon,
Descendent, peuple immense, et foule triomphante
Que pour le ciel sans cesse enfante
La crois et le bûcher, où rugit le démon.

Et tour à tour le vieux chef blême
Les salue et les nommes, et chacun pour emblème
A son glaive et sa palme, et devant un dolmen
Se range, sous le hêtre, en demi-cercle ; et Pierre1
Debout sur ce socle de pierre
Dit : « Gloire soit au Christ ! » Et tous en chœur : « Amen ! »

Puis, le vieillard superbe entonne
L’hymne de la bataille, et le chant roule et tonne
Ainsi qu’un ouragan sur les monts et les bois ;
Le Bougès, l’Aigoal, l’antique Faus des Armes,
Les grottes sombres, les vieux charmes,
Aux accents des martyrs mêlent leur grande voix.

Mais quand l’aube rougit la nue,
Le grand chœur se dissipe, et le chant diminue,
Et va s’affaiblissant, roulé de bords en bords,
« Remontons, disent-ils, aux célestes royaumes !
Nos fils n’entendent plus nos psaumes,
Les morts seuls sont vivants et les vivants sont morts ! »

Pleurez donc, ô monts des prophètes !
D’un nuage de deuil enveloppez vos têtes,
O Carmel, ô Basan, moderne Sinaï !
Bois où de Sabaoth résonnaient les armures !
Où hennissaient sous les ramures
Les coursiers foudroyants du char d’Adonaï !
Le chantre de votre épopée,

Un soir qu’il gravissait votre rampe escarpée,
Au seuil de vos bercails s’arrêta gémissant.
La nuit l’avait surpris dans sa route inconnue ;
La foudre grondait dans la nue ;
Le malheur, noir lion, le suivait rugissant.

Implorant les abris rustiques,
Des guerres des aïeux il chantait les cantiques.
Roland et Cavalier, Homel, Vivens, brousson,
L’Aigoal, le Bougès, lantique Faus des Armes,
Les grottes sombres, les vieux charmes,
Tout, jusqu’aux tombeaux sourds, ressentit un frisson.

Mais nul chaume du pâturage
Ne s’ouvrit ; le vieux chien seul fêta dans l’orage
Le chantre qu’escortaient les gloires des aïeux !
Leur cendre errante aux vents fit entendre une plainte
Lugubre, et leur phalange sainte
Suspendit un instant ses hymnes dans les cieux !

Homme, oublieuse créature !
Toi seule es grande et forte et fidèle, ô Nature !
O cieux, ô monts, ô bois, vous nous restez toujours !
Le désert recueillit le barde, et dans sa grotte
Autour de son luth qui sanglote,
Planèrent, rayonnants, les héros des vieux jours !

O Jérusalem ! ô saint temple !
Rachel, mère aux longs deuils que l’Ange ému contemple
Morne au pied de la croix, ou hurlante au désert !
Ah ! si nous t’oublions, mère aux fortes doctrines,
Que ce vil cœur dans nos poitrines
Meure, et que le tombeau le vomisse à l’enfer !

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1. Pierre Séguio ou Séguier, auteur de l’insurrection camisarde.