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postheadericon Napoléon Peyrat et les historiens du catharisme

Par Anne Brenon

Historiographie

Texte de la conférence d'Anne Brenon, donnée lors de l'Assemblée Générale de l'Association des Amis de Napoléon Peyrat au Temple des Bordes sur Arize en Août 2007.

"Nous ne savons rien de l'hérésie, sinon par ceux qui l'ont pourchassée et vaincue, par des actes de condamnation, de réfutation..."
(Georges Duby. Les trois ordres ou l'imaginaire du féodalisme. Paris, 1978, page 163.)

Cette remarque du grand médiéviste français s'appliquait précisément aux hérésies du 11ème siècle. Elle est bien sûr aussi cruellement vraie concernant le catharisme, et il importe de toujours bien conserver en mémoire cette petite lumière d'esprit critique, toutes les fois que l'on aborde le domaine luxuriant et quelque peu houleux des études sur un sujet aussi controversé, dès son apparition, que le catharisme, ce mouvement religieux que ses adversaires de la grande Eglise condamnèrent comme une hérésie manichéenne, et qui se définissait lui-même comme la vraie Eglise chrétienne.
Car il est une nuance à apporter à la remarque de Georges Duby : certes, le catharisme, phénomène médiéval, nous a longtemps été connu par les seules archives de sa répression. L'historiographie du catharisme s'ouvre proprement dès le 11ème siècle, se développe au 13ème en une véritable littérature anti-cathare, celle des sommes dominicaines anti-hérétiques, qui servira de base documentaire unique aux travaux d'approche historique, jusqu'au cœur du 20e siècle, avec les archives du tribunal d'Inquisition. L'histoire du catharisme, jusqu'au milieu du 20e siècle, n'a été fondée que sur des sources anti-cathares.

Mais à partir du milieu du 20ème siècle, quelques textes d'origine cathare ont été découverts et publiés, ce qui a, bien entendu, grandement contribué à renouveler les perspectives historiques sur le sujet. En même temps, peu à peu, les théologiens et historiens des religions qui avaient été les seuls, depuis le 16ème siècle, à travailler et publier sur l'hérésie cathare, cédèrent le champ aux historiens médiévistes proprement dits. Pour autant, rien n'est gagné - puisque la recherche la plus récente, malgré ses prétentions à la "scientificité", nous le verrons, n'est pas sans réactiver à sa façon les anciens clivages ...

1. Jusqu'au milieu 20ème siècle. L'approche des théologiens et des religieux.

Chronologiquement, et logiquement, la voix des religieux, des théologiens a été la première à se faire entendre pour définir le catharisme. L'immense majorité des sources documentaires médiévales dont nous disposons émane de plumes catholiques, des chroniqueurs et prélats qui dénoncèrent l'hérésie dès l'An Mil puis se firent les instruments de sa persécution et de son élimination du 12ème au 14ème siècles : traités des hérésiologues et de la controverse dominicaine antihérétique (Monéta de Crémone, Rainier Sacconi, Anselme d'Alexandrie etc.), manuels d'inquisiteurs (Practica Inquisitionis de Bernard Gui), archives judiciaires de l'Inquisition. Les religieux et théologiens catholiques qui concoururent au Moyen Age à éliminer le catharisme de l'histoire, l'exclurent en le définissant comme hérésie néo-manichéenne.

On sait qu'après le Moyen Age le catharisme, oblitéré, reçut une première tentative de réhabilitation voire récupération de la part de quelques historiographes protestants qui, se cherchant de grands ancêtres, englobèrent sans trop approfondir Vaudois et Albigeois dans la même définition d'un évangélisme médiéval, assez général pour figurer comme précurseur de la Réforme. Il devait revenir à Bossuet, dans le 11ème livre de son Histoire des variations des Eglises protestantes (Paris, 1688), de rétablir, de manière un peu féroce, la distinction historique et théologique entre les Albigeois et les Vaudois, mais pour condamner les premiers, en reprenant les termes des polémistes catholiques médiévaux, comme des dualistes, c'est-à-dire des manichéens étrangers au christianisme. Après une tentative généreuse mais non convaincante de Voltaire à propos des victimes éternelles du fanatisme religieux, un grand débat s'ouvrit au 19ème siècle entre historiographes catholiques, protestants et libre-penseurs, auquel le romanisme ne manqua pas de joindre sa voix.

Le premier ouvrage critique consacré au catharisme fut l'œuvre d'un théologien luthérien, l'alsacien Charles Schmidt, professeur à la Faculté de Théologie protestante de Strasbourg, qui publia en français, en 1848, les deux volumes de son Histoire et doctrine de la secte des cathares ou Albigeois. Cet ouvrage fondamental devait fournir la base documentaire de l'ensemble des travaux ultérieurs durant près d'un siècle, travaux qui pourtant oublient en général de le citer. Œuvre d'un théologien non engagé - qui n'avait rien à prouver pour ou contre l'hérésie, ce travail désintéressé, synthèse de grande probité intellectuelle, utilise des sources nouvelles par rapport à Bossuet (Somme de Monéta de Crémone, publiée par Ricchini au 18ème siècle et surtout - il est le premier - archives inquisitoriales méridionales). "Critique constructif, il a ouvert presque toutes les portes" (Jean Duvernoy)... qui seront refermées par bon nombre de ses successeurs moins lucides et moins surtout moins sereins.

Charles Schmidt est ainsi le premier auteur protestant à reconnaître le dualisme du catharisme, mais il sait écarter, pour expliquer son origine, la filiation traditionnelle (Bossuet) manichéens-pauliciens-cathares ; il est le premier à avoir pressenti l'origine et le caractère monastique du mouvement. Il définit le catharisme comme un dualisme chrétien, et considère le bogomilisme comme une simple branche grecque du catharisme, plutôt que comme sa source d'inspiration.
Notons enfin que Schmidt, alsacien germanophone, est le premier à utiliser le mot "cathares" (jusque là, on disait exclusivement Albigeois), promis au succès qu'on sait.

A ces avancées du théologien luthérien dans une définition claire et dépassionnée de l'hérésie médiévale, malgré la pauvreté de ses sources par rapport à celles dont nous disposons aujourd'hui, il faut adjoindre l'apport de la grande Histoire des Albigeois en 3 +2 volumes (à partir de 1870) du pasteur ariégeois Napoléon Peyrat, qui mêle à une belle imagination poétique - il invente le mythe de Montségur - d'étonnantes intuitions quant à ce qu'il nomme l'Eglise johannite ou Eglise du Paraclet.
Mais désormais la parole sera aux théologiens catholiques, et les perspectives vont quelque peu se refermer.
Quarante ans après Charles Scmidt, en 1890, le théologien et prélat catholique Ignace Von Döllinger publie un corpus nouveau de documents de la polémique anti-cathare des 13ème et 14ème siècles et en tire une étude dogmatique des "sectes gnostiques et manichéennes médiévales" qui détermine ce qui sera l'interprétation catholique traditionnelle du catharisme durant tout le 20ème siècle : le ramassis de deux tendances antagonistes et irréductibles, la secte des dualistes mitigés, héritiers des gnostiques et encore vaguement chrétiens d'un côté, et de l'autre celle des dualistes absolus, héritiers du manichéisme oriental et étrangers au christianisme.
Dans le même temps, au tournant des 19ème et 20ème siècles, d'autres prélats français et méridionaux, Mgr Douais, Mgr Vidal, s'attachent à l'histoire de l'Inquisition, dans le but de démythifier ses aspects fanatiques et sanguinaires, montés en épingle par les auteurs protestants et libre-penseurs - ce qui amène une première vague de publication de ces archives inquisitoriales qui s'avéreront par la suite les documents inestimables de la connaissance du vécu et de la sociologie des hérétiques méridionaux. L'ouvrage en deux volumes de l'historien catholique Guiraud (Histoire de l'Inquisition au Moyen Age, 1935 et 1938) s'inscrit dans la même lignée. Il cherche à rendre un visage historique humain à l'Inquisition ; il offre au public des témoignages précieux sur la société cathare méridionale. Son travail, comme celui de Schmidt, servira largement de banque de données pour les auteurs ultérieurs.

Dans le même temps, des théologiens et religieux érudits travaillent - "comme des bénédictins" - dans les bibliothèques italiennes, exhument et publient de nouvelles sources anti-hérétiques des 12ème et 13ème siècles : le Père Ilarino da Milano (Aevum, 1938-1945), édite ainsi les textes de controverse du laïc Georges et de Salvo Burci, et la Somme attribuée au franciscain Jacques de Capelli ; et le Père Antoine Dondaine, o.p., après avoir découvert à la B.N. de Florence et publié dès 1939 le premier traité cathare connu, le Livre des deux principes, suivi d'un fragment de rituel cathare - nous reviendrons sur cette découverte essentielle -publie encore (A.F.P. 1949 et 1950) les traités anti-cathare de l'inquisiteur Anselme d'Alexandrie (vers 1270) et de l'anonyme De heresi catharorum in Lombardia. Cet apport des érudits religieux catholiques à la connaissance de l'hérésie médiévale est précieux et essentiel.
Par contre, la définition et l'interprétation catholique du catharisme au milieu du 20ème siècle est nuancée et embarrassée. L'érudition et l'honnêteté des théologiens les amène à constater que le catharisme n'est pas vraiment un manichéisme. Guiraud, dès avant la publication du rituel cathare latin par le Père Dondaine, est le premier à reconnaître le caractère paléo-chrétien du sacrement du "consolament", ce qui ne l'empêche pas de définir le catharisme "comme un christianisme primitif dévié plus ou moins jusqu'au dualisme absolu du mazdéisme persan et à la métempsycose égyptienne par des influences provenant des philosophies et des religions orientales". C'était par le chaînon des bogomiles orientaux que le catharisme occidental avait été contaminé.

2. 1ère moitié du 20ème siècle. L'École des historiens des religions.

Nul doute, l'historien catholique, qui entendait renouveler l'ouvrage déjà séculaire de Schmidt, manifestait ici l'influence de l'Ecole des historiens des religions qui, depuis le début du 20ème siècle, appliquait à la définition du catharisme la méthode de l'analogie, ne craignant pas d'établir des filiations parfois hardies entre mouvements religieux divers, par-dessus le temps et l'espace, pour des raisons d'assonances de grandes idées. Nous ne relèverons ici que quelques jalons au long de cette tradition historiographique, à qui nous devons la systématisation du principe de la chaîne de filiation du Zoroastrisme au Manichéisme, des Rig-Veda à la Gnose, des Marcionites et des Pauliciens aux cathares en passant par les Bogomiles. Plus encore que les théologiens, les historiens des religions du début de ce siècle ignorent le vécu religieux et social, travaillent sur des idées, systématisent des doctrines. Cette Ecole, allemande au départ, se définit comme humaniste, néo-romantique et libérale.

Richard Reitzenstein, spécialiste des mouvements hellénistiques, publie en 1929 sa Préhistoire du baptême chrétien, où il compare des passages des sources sur le bogomilisme (Panoplie dogmatique du Zigabène et Interrogatio Johannis) avec des sources gnostiques et interprète le baptême spirituel des cathares dans un contexte manichéen et mandéen.
Sir Steven Runciman en 1947 (Le manichéisme médiéval, paru à Cambridge) et surtout Hans Söderberg en 1949 (La religion des cathares, thèse d'Uppsala), utilisent la même méthode comparative, fondée sur un choix très limité de documents. Si pour Runciman le catharisme est purement et simplement un néo¬manichéisme, Söderberg théorise sur les systèmes de transmigration des âmes, reprend et systématise la distinction dualistes mitigés/absolus, pour rattacher le premier courant au gnosticisme et le second au manichéisme, ce qui avait déjà été avancé par Ignace von Döllinger - sans voir l'énorme faille de cette construction (relevée par Ylva Hagman en 1994) : ce sont justement les dualistes mitigés, réputés encore chrétiens car d'influence gnostique, qui se montrent traducianistes, comme l'était le manichéisme antique avec son "homme primordial" ; et les dualistes absolus, condamnés comme manichéens et extérieurs au christianisme, qui à l'instar des mouvements gnostiques glosent sur la chute collective des anges...
On imagine l'influence que cet édifice savant de filiations put exercer sur le développement des spéculations ésotéristes, notamment la recherche spirituelle et anthroposophique d'un Déodat Roché, qui s'alimenta aux sources de Söderberg et Runciman pour mieux chercher le catharisme à travers le manichéisme.

3. Années 1950. L'intervention des historiens. La querelle Morghen / Dondaine.

Les ouvrages de Runciman et Söderberg allaient surtout réorienter et durcir les analyses à partir des sources de la polémique anti-cathare de celui qui faisait et ferait encore longtemps autorité en matière de catharisme, le Père Antoine Dondaine o.p. Il passe ainsi d'une interprétation nuancée du dualisme cathare, qu'il distingue prudemment du manichéisme (dans son édition du Liber, 1939), à une opinion marquée : "le dualisme absolu est, au moins de tendance sinon d'origine, manichéenne" (1946, in "Les actes du concile albigeois de Saint-Félix de Caraman...", page 354). En 1952, il proclamera que "la plupart des travaux modernes sur l'hérésie médiévale tendent à mettre en lumière la possibilité d'influences lointaines du manichéisme sur son origine..."(in "L'origine de l'hérésie médiévale. A propos d'un livre récent", pages 47-48).
Il faut dire que dès les années précédant la guerre, un médiéviste allemand, Herbert Grundmann, avait, pour la première fois, placé les données du problème dans le champ de l'investigation de caractère proprement historique (Berlin, 1935, Religiöse Bewegungen im Mittelalter), dont le sous-titre est éloquent : "Les mouvements religieux au Moyen Age. Recherches sur les dépendances historiques entre l'hérésie, les ordres mendiants et les mouvements religieux féminins des 12ème - 13ème siècles et sur les fondements historiques de la mystique allemande."

En historien, Grundman s'emploie à replacer enfin le phénomène de l'hérésie médiévale dans l'ensemble de ses contextes, élève d'un cran les perspectives, et, je cite le Père Vicaire ("Le catharisme : une religion, 1935-1976" dans le 14ème Cahier de Fanjeaux, p.386) "invite les chercheurs à découvrir la source de l’hérésie médiévale (ce singulier est significatif) dans les forces spirituelles de renouvellement qui, depuis le 11ème siècle, ont réformé l'Eglise et multiplié en même temps les crises. Il insiste particulièrement sur la puissance du courant de retour à l'Eglise primitive apostolique. En même temps, il en indique les composants essentiels : pauvreté et prédication évangélique. Le catharisme, comme le mouvement vaudois, sont issus des mêmes courants apostoliques que les Prêcheurs et les Mineurs !". J'ai donné in extenso cette analyse, car on trouve en fait, dans la réflexion historique de Grundman, les fondements essentiels des travaux les plus récents reconsidérant les hérésies médiévales parmi lesquelles le catharisme.

Les historiens italiens ont de leur côté beaucoup travaillé sur les riches sources des mouvements italiens et, après Gioachimo Volpe (1922), Rafaëllo Morghen avance des analyses comparables à celles de Grundman, dans son Moyen Age chrétien, 1951. Il indique clairement que, dans une perspective historique, l'irruption de l'hérésie dans l'Occident du 11ème siècle n'est pas la conséquence artificielle d'une prédication savante et importée, mais le fruit spontané de la recherche du peuple chrétien vers un retour aux idéaux de l'Evangile. Comme Grundmann, il ne manque pas d'inclure les contextes social et économique dans son analyse. Dès l'année suivante, nous l'avons vu, Dondaine réplique. Un vaste débat est lancé, sur l'origine spontanée ou importée de l'hérésie, son caractère populaire ou savant, en bref, ses fondements chrétiens ou non.
Ce qu'on a appelé la querelle Morghen / Dondaine, qui est restée célèbre sous cette appellation, conduit, comme on l'a vu, au durcissement des positions de l'érudit dominicain ; Antoine Dondaine, dès lors, et s'appuyant notamment sur les sommes anti-cathares tardives qu'il vient d'éditer, théorise sur les constructions et débats dualistes entre Eglises cathares italiennes et rejette de plus en plus vigoureusement le caractère chrétien des dualistes absolus, qui auraient été contaminés au 12ème siècle, par les doctrines orientales douteuses des Bogomiles.

Borst ne dira rien d'autre. L'origine manichéenne de l'hérésie, évacuée par la grande porte par les théologiens libéraux et les historiens médiévistes, rentre par la fenêtre avec le chaînon des Bogomiles...
Morghen répond en 1954 à Dondaine ("Les origines de l'hérésie médiévale en Occident") ; en 1962, le Colloque de Royaumont consacré à Hérésies et sociétés dans l'Europe pré-industrielle, 11ème-18ème siècles, ouvert par Jacques Le Goff et conclu par Georges Duby, constitue une bonne synthèse du débat. Aux questions : hérésie populaire ou hérésie savante ? hérésie urbaine ou hérésie rurale ? Morghen, Violante, Grundman affineront leur réponse de médiévistes généralistes. Mais l'historien allemand Arno Borst, à présent reconnu comme le spécialiste incontesté du catharisme depuis la publication de sa thèse, Die Katharer, en 1953, y définira cette hérésie médiévale comme une secte dualiste déguisée en mouvement évangélique.

4. Le consensus des années 1960.

Cette thèse d'Arno Borst, premier ouvrage universitaire sérieux consacré au catharisme, a fait date. Publiée en 1953 dans la prestigieuse collection des Schriften der Monumenta Germaniae Historica, munie d'un copieux apparat critique, elle est apparue comme l'œuvre de référence définitive sur la question - considérée dès lors comme enfin résolue. Aujourd'hui encore, nombreux sont les enseignants qui l'indiquent comme telle à leurs étudiants. Notons que l'ouvrage n'a été traduit en français qu'en 1974, alors que la publication de nouvelles sources l'avaient déjà largement démodé, et qu'il a même été réédité en Allemagne en livre de poche en 1995, avec une postface d'Alexandre Patchovsky indiquant que depuis 40 ans que ce livre était paru, la recherche historique n'avait rien produit de nouveau qui soit probant sur le sujet.

Historien, Borst réfute la méthode des historiens des religions et prône la méthode historique critique ; cependant, historien travaillant en 1950, il ne connaît encore qu'une catégorie limitée de sources : les documents de la polémique anti-cathare (il ajoute une note hâtive en annexe, au sujet du Livre des deux principes que vient de découvrir et publier le Père Dondaine mais que lui-même n'a pas eu le temps de prendre en compte) ; et surtout, auteur militant, il se livre tout au long de sa rédaction à des conclusions abruptes et péremptoires, à des affirmations apologétiques aussi agressives que peu rationnelles, qui ne peuvent manquer de nuire à la respectabilité de l'ensemble de son travail.
Les cathares de Borst ne font que reprendre et développer, en fait, les vieilles thèses de l'historiographie catholique, de Döllinger à Dondaine ; son questionnement fondamental : les cathares sont-ils ou non des chrétiens ? Historien, Borst ne peut méconnaître l'apport de Grundmann et de Morghen ; croyant militant travaillant sur des sources catholiques, il ne peut accepter de voir le catharisme se diluer dans un évangélisme flou. Enfin et surtout, il se laisse emporter par l'érudit Dondaine dans ce que j'ai appelé ailleurs "le faux problème du dualisme absolu", cette folle escalade de la focalisation sur le débat dualistes mitigés contre dualistes absolus, fondée sur la fantaisiste interprétation de l'Assemblée des communautés cathares occidentales de 1167 à Saint-Félix comme une conversion, plus ou moins forcée, des hétérodoxes latins, encore foncièrement chrétiens, aux doctrines orientales plus que douteuses du "pape" Nicétas.

Il explique l'échec historique du catharisme comme une conséquence de son incapacité à répondre aux avancées de la recherche théologique catholique. On peut donc exonérer l'Eglise catholique du poids et de la responsabilité de l'élimination du catharisme. Sa disparition historique était pour ainsi dire génétiquement programmée :
"L'Inquisition pas plus que la croisade albigeoise n'a sauvé la chrétienté européenne. Elle n'a fait qu'accélérer et conduire à sa fin ce qui, fatalement, devait se produire... (page115). Les cathares contestaient le libre arbitre. Leur décadence et leur disparition nous paraissent naturellement nécessaires. Venant d'ailleurs, ils y sont retournés. Ils méprisaient ce monde, ce monde les a exterminés. Ils ne voulaient pas de la résurrection de la chair, la chair ne leur a suscité aucune descendance qui voulût assumer leur résurrection spirituelle. Leur foi se confond avec leur destin... (page122). Nous n'avons aucune raison de considérer cet échec comme une tragédie, car les cathares eux-mêmes y aspiraient. Cette issue fatale était le but qu'ils s'étaient choisi..."(page 195)

J'ai pris soin de noter ces considérations, car elles constituent la base du consensus, à fondement et dominante catholique, qui à partir des années 1960, s'imposera, à propos de catharisme, dans les milieux académique. Dans le catharisme, Borst a vu un dogme oriental, définitivement étranger à l'Occident et au christianisme, vaguement teinté d'une morale ascétique imitée des pratiques apostoliques, ce qui lui a valu un provisoire et fragile succès. En dernière analyse, les cathares, étrangers à la culture occidentale posée comme norme, ne sont montrés que négativement ; ils ne méritent pas qu'on s'intéresse à eux. Leur disparition est justifiée. Cette vision à la fois réductrice et méprisante teinte encore, à des degrés divers, pas mal de commentaires académiques sur la question; on peut même dire que c'est encore elle qui s'exprime aujourd'hui dans les allégations des déconstructionnistes.

Ce "consensus" - qui ne définit le catharisme qu'à travers le prisme du dualisme, qui admet l'intrusion en Occident de doctrines manichéennes et orientales par l'intermédiaire des bogomiles et enfin explique (excuse?) la disparition du catharisme par le succès de la Pastorale des prêcheurs plus que par la répression - ce consensus a été consacré en 1965 par la fondation des Colloques de Fanjeaux - entreprise érudite, dédiée à l'étude, à partir des lieux saints dominicains, de l'histoire religieuse méridionale.
Pourtant, quinze ans après Borst, la connaissance historique du catharisme s'ouvrait sur de nouvelles bases, l'apport de documents nouveaux, qui allaient réorienter les perspectives.

5. La ligne de fracture et les nouvelles perspectives. Années 1960-70.

Le Père Dondaine avait publié en 1939, sous le titre : "Un traité néo-manichéen du 13ème siècle : le Liber de duobus principiis", un fragment de traité cathare, suivi d'un rituel, dans lequel il avait reconnu un extrait du Livre des deux principes, conçu ou rédigé, vers 1230, par Jean de Lugio, Fils Majeur puis évêque de l'Eglise cathare italienne de Desenzano. Il en avait retiré essentiellement une confirmation de l'opposition doctrinale, qu'il voyait irrémédiable et fondamentale, entre Albanenses et Garatenses. Par contre et paradoxalement, il avait été le premier à reconnaître le caractère profondément paléo-chrétien du fragment de Rituel qu'il avait lui-même publié, s'interrogeant simplement sur le moment et les circonstances dans lesquelles les dualistes, non chrétiens, avaient pu adopter ce formulaire liturgique indubitablement chrétien.

Le Père Dondaine devait faire d'autres découvertes : celle d'un second traité cathare, anonyme et languedocien, datant du début du 13ème siècle, recopié par fragments dans un ouvrage de polémique ; en 1961, ces fragments furent regroupés et publiés par Christine Thouzellier sous le titre : Un traité cathare inédit du début du 13ème siècle d'après le "Liber contra Manicheos" de Durand de Huesca. La même érudite devait à nouveau publier, durant la décennie suivante, le Livre des deux principes en 1973 et le Rituel latin de Florence en 1977. Elle devait établir de manière irréfutable le caractère archéo-chrétien du rituel cathare, et contribuer grandement à la "réhabilitation chrétienne" de la pensée religieuse hérétique, même si une controverse demeurée célèbre, à propos de l'interprétation de certaines formules latines, devait l'opposer à René Nelli. Le recul du temps permet de voir aujourd'hui que les deux protagonistes travaillaient en fait dans le même sens, et que de minces nuances de détail départageaient seules leurs analyses - qui établissaient définitivement l'appartenance de la réflexion religieuse hérétique au domaine chrétien. Christine Thouzellier devait ainsi montrer, par ses savantes études, que les textes cathares étaient fondés sur la Vulgate latine (et non sur des textes bibliques slavons).

Dès 1959, René Nelli publiait en effet la première édition d'Ecritures cathares, l'ensemble des textes cathares traduits et commentés, qui devait être réédité en 1962,1968 et 1995. Il donnait ainsi, en version accessible à tout public, la traduction des deux rituels et des deux traités alors connus, ainsi que celle de l'apocryphe bogomile Interrogatio Johannis. Ses commentaires, qu'il devait développer par la suite dans La philosophie du catharisme, le dualisme radical au 13ème siècle (1975), rattachant le dualisme absolu à la scolastique augustinienne, faisaient table rase des vieilles filiations zoroastro-manichéennes. Il manifestait également un ton nouveau pour parler d'hérésie, un ton qu'il avait déjà montré en 1953, année de la publication de la thèse de Borst, dans Spiritualité de l'hérésie : un ton non plus méprisant et réducteur, mais positif et ouvert - ce qui ne fut, bien sûr, pas toujours bien reçu...

Mais la première véritable intégration des données nouvelles dans le domaine proprement historique fut l'œuvre d'un franc tireur, Jean Duvernoy, Docteur en lettres et en Droit, qui commença au début des années 50 à travailler sur le catharisme, et créa l'événement en 1965 par la publication, en latin et en 3 tomes, chez Privat, de l'énorme registre d'Inquisition de Jacques Fournier, évêque de Pamiers (1318-1325). Travaillant en même temps sur l'ensemble des sources disponibles, y compris l'ensemble des registres manuscrits de l'Inquisition méridionale qu'il transcrivit en totalité, Jean Duvernoy tira de son exceptionnelle connaissance des documents une véritable somme en deux volumes, Le catharisme, 1 la Religion, 2 l'Histoire, 1976 et 1979, qui renouvelle enfin, 125 ans plus tard, celle de Schmidt, et qui manifeste tout autant l'indépendance d'esprit de son auteur que sa sérénité et son absence de parti-pris dans l'affaire (il adopte, pour parler des cathares, un ton neutre, ni bienveillant ni malveillant...).

Le Père Vicaire, étudiant les dernières publications de son temps dans le volume de 1977-78 (Historiographie du catharisme), émet les plus vives réserves quant aux perspectives résolument nouvelles, mais contraires au consensus, que Jean Duvernoy argumente et établit dans sa Somme. En bref, ce que le savant dominicain critique le plus vigoureusement - inspiration origéniste plus que gnostique du catharisme, caractère fondamentalement monastique du mouvement, unité profonde des Eglises cathares et bogomiles, relativisation du dualisme et du dogmatisme cathares, intervention d'une exégèse rationnelle des Ecritures et d'une influence de la scolastique dans l'élaboration progressive d'un dualisme chrétien qui se radicalise en se rationalisant - en bref, cet apport fondamental de Jean Duvernoy à la connaissance du catharisme, représente au contraire les orientations d'avenir de la recherche historique sur le catharisme.
Notons enfin, avant de quitter ces années 1970, que la publication du registre de Jacques Fournier par Jean Duvernoy devait susciter une vague de travaux universitaires sur cette source nouvelle, et que la publication en 1976 du Montaillou, village occitan d'Emmanuel Le Roy Ladurie, devait concourir à populariser le thème. Cet excellent ouvrage d'ethnologie sur une population de montagne au début du 14ème siècle, devait malheureusement contribuer, par son succès même et sa médiatisation, à folkloriser et marginaliser encore le catharisme dans l'opinion de l'intelligentsia, en accréditant la thèse d'une profonde décadence de la théologie cathare à la fin de son histoire - alors même que l'auteur s'est toujours bien défendu de traiter de catharisme, et que l'étude des prédications des derniers ministres cathares, telles qu'elles sont contenues dans le même document, montrent au contraire à l'envi que leur enseignement avait parfaitement conservé ses caractères savants et "classiques" du 13ème siècle.

6. Rendre les cathares à l'histoire médiévale ?

Les années 80 et 90 devaient voir s'approfondir les voies nouvelles que Jean Duvernoy avait ouvertes en 1976 et contre lesquelles, au nom du consensus qui se délitait, le Père Vicaire avait fait ce "baroud d'honneur". Et se dessiner de nouveaux champs de recherche.

Quelques repères :

1980, édition critique de l’Interrogatio Johannis ou "Livre secret des cathares" par Edina Bozoky. La chercheuse hongroise identifie ce texte comme un apocryphe d'origine bogomile tardif (fin 11ème début 12ème), et souligne combien naturellement il s'intègre parmi le corpus des apocryphes chrétiens slaves. Les Bogomiles émergent à leur tour, rendus eux-aussi à la culture chrétienne de leur temps ; leur dualisme, suspect d'être entaché de manichéisme par Borst, se fond dans l'exégèse de la parabole de l'intendant infidèle et des mythes de la chute de Lucifer.

1982, création d'un Centre National d'Etudes cathares, sur l'inspiration de René Nelli, et en territoire occitan, pour concourir à la démythification du phénomène et à un ressourcement de son étude par regroupement de fonds documentaires et de chercheurs internationaux. A partir de 1983, publication de la revue scientifique internationale d'hérésiologie médiévale, édition de textes, recherche, Heresis. Entre 1988 et 1998, une dizaine de colloques annuels, interdisciplaires et internationaux, dans le but d'éclairer le catharisme. S'y dessine, autour de Jean Duvernoy, une "Ecole d'Heresis", étudiant le catharisme en lui-même, comme une religiosité médiévale et chrétienne et le replaçant dans ses contextes. Elle s'illustre par la publication de plusieurs thèses internationales : celles de Daniela Müller, Ylva Hagman, Roland Poupin, Julien Roche, et plus récemment les travaux d'Enrico Riparelli sur la tradition théologique cathare. Dans la même perspective, Pierre Bonnassie et Richard Landes, publient toute une série de documents inédits sur les mouvements de contestation populaire et savante de l'An Mil, dans leur dossier "Une nouvelle hérésie est née en ce monde" (1992). Les origines du catharisme s'y diluent dans le clair obscur des hérésies évangéliques de l'An Mil, qui elles-mêmes se diluent dans le clair-obscur du monachisme roman.

Parallèlement, le médiéviste britannique Robert Moore remet en question les présupposé des sources médiévales (La persécution, sa formation en Europe, 11ème - 13ème, traduit en français en 1992), s'interrogeant sur cette évolution dogmatique et théocratique qui a conduit les idéologues de la Chrétienté médiévale, à partir du 11ème siècle, à définir et dénoncer des exclus, des hérétiques, Juifs, lépreux, sorcières...), pour construire une société normative, une société de la persécution.

7. Le déconstructionisme, nouveau visage de la polémique anti-cathare...

Ces réelles avancées de l'analyse fondamentale pourraient laisser supposer que la matière hérétique est maintenant rendue sans problème au monde de la recherche historique. Il n'en est malheureusement rien. Certes, l'identification chrétienne du catharisme parait maintenant admise, mais c'est l'être même de l'hérésie qui est mis en doute, en même temps que la réalité de la répression dont il a fait l'objet. Certes, l'Inquisition "enfant de la théocratie pontificale" (Biget, 2004), est inscrite dans la logique religieuse de son temps, qui est celui de la mise en place de la "société de persécution". Mais on relève en même temps, sous des plumes autorisées, une nette relativisation du fonctionnement de l'institution, une vision quelque peu édulcorée qui reprend finalement un certain nombre des vieilles thèses de l'historiographie catholique du catharisme : l'Inquisition était moderne, voire modérée, elle n'a joué dans la disparition du catharisme qu'un rôle extrêmement limité, le facteur essentiel de la victoire de l'orthodoxie étant à trouver dans la "pastorale nouvelle" des ordres mendiants.

Cette vision édulcorée qui peut, dans certains cas, toucher à l'indulgence consensuelle pour ne pas dire à l'apologie, s'inscrit dans la mode historiographique récente, typiquement "post moderne", du "déconstructionisme", qui, sous l'autorité de Jean-Louis Biget, affecte particulièrement les études sur l'hérésie médiévale et a conduit, entre 1998 et 2005, à l'implosion du Centre d'Etudes Cathares. A partir du postulat que les sources de l'hérésie, quand elles ne sont pas purement et simplement des faux - ainsi la "charte de Nliquinta", qui informe sur la structuration au 12ème siècle des Églises cathares en Occitanie - (Voir : Monique Zerner (dir), L'histoire du catharisme en discussion. Le "concile" de saint Félix (1167). Nice, C.E.M., 2001. Utile et érudite mise au point de Julien Roche, "Enjeux et embûches de la recherche actuelle sur le catharisme", dans les Actes du colloque de Montaillou 2000), ne reflètent rien d'autre que les "fantasmes des clercs", une poignée d'universitaires français - non spécialistes du sujet, il faut le souligner - affirment ainsi, sans démonstration, que c'est l'Eglise romaine post-grégorienne qui aurait elle-même, pour conforter son propre pouvoir, "inventé l'hérésie" (Monique Zerner (dir), Inventer l'hérésie ? Discours polémiques et pouvoirs avant l’Inquisition. Nice, Z'éditions, 1998), une hérésie bien entendu menaçante, dogmatique et organisée ; les déviants ainsi travestis en hérétiques se situant en réalité dans une frange de population atteinte d'un indéfinissable "mal-être", quoique appartenant aux "élites urbaines de la richesse et du savoir", mais n'ayant, en tout état de cause, jamais excédé les 2 à 5% de la population occitane (thèmes récurrents chez J. L. Biget). A une hérésie quasi inexistante ne peut répondre, bien sûr, qu'une répression toute relative ; ce qui conduit assez naturellement, à propos de l'Inquisition, à afficher les points de vue réducteurs et lénifiants dont on a parlé. Si l'hérésie a disparu, c'est, essentiellement, "pour faiblesse doctrinale interne".

Où l'on constate que nier la réalité de l'hérésie ou refouler ses origines dans un Orient douteux apparaissent en fait comme deux démarches parallèles, destinées à exonérer l'Eglise médiévale de ses responsabilités.
La mode historique déconstructionniste est en fait généralement associée au concept d'une "nouvelle histoire", qui se caractériserait, très significativement, par la neutralité et le non-engagement, en "rappelant à l'historien qu'il n'a pas à porter de jugement de valeur sur les événements du passé qu'il étudie" (dernier éditorial de Pilar Jimenez Sanchez, Heresis 40, 2004). Il devient ainsi suspect de dénoncer la machine répressive médiévale, comme d'attribuer aux hérétiques toute structure d'Eglise et réelle profession de foi religieuse.

8. La leçon de Napoléon Peyrat

"Saignante de vie". Telle fut la manière de Napoléon Peyrat, historien, mais aussi poète et pasteur - comme celle de Jules Michelet, son plus fidèle ami. Une manière qui montait de la jeunesse du romantisme et dérangea l'académique 19ème siècle ; qui remua/inventa et créa - au point d'affabuler sans doute. Une manière d'écrire superbe, un style parfois emphatique, le plus souvent étincelant, mis au service d'une noble cause. Une démarche qui, au sens propre, voulut rendre justice ; chercha à ressusciter ceux que l'Histoire avait sacrifiés : les camisards, les cathares.

"Une série de réformations étouffées dans le sang précède la Réformation triomphante, comme une longue avenue de sphinx ensevelis sous les sables conduit aux temples de Memphis".
C'est ainsi que le pasteur, dans la lignée de l'historiographie protestante, envisage la lignée pré-réformatrice des hérésies médiévales : vaudois et cathares, considérés comme de "grands ancêtres". Mais plus qu'une réhabilitation religieuse du catharisme, c'est "l'agonie de la douce Patrie romane" qu'il entend sortir de l'oubli. Son Histoire des Albigeois, dont les 3 premiers volumes paraissent enfin entre 1870 et 1872, est en fait la geste de la grande résistance de l'Occitanie à la conquête française - féodale, royale et catholique ; la lutte contre Montfort, la croisade et l'Inquisition. Ces thèmes, novateurs et réactifs en temps d'ébullition "romaniste", lui vaudront d'être célébré sous le terme respectueux et affectueux de "l'Aujol" (l'aïeul), par les félibres rouges de la fin du siècle : Auguste Fourès, L.X. de Ricard - bientôt Prosper Estieu.

Sur la lancée des Pasteurs du Désert, l’Histoire des Albigeois se veut une histoire de luttes populaires : et de fait, Napoléon Peyrat utilise, de manière alors novatrice, les archives de l'Inquisition méridionale pour ressusciter les grands faits de cette résistance. Mais, plus encore que le "théâtre sacré des Cévennes", le vieux pays des Albigeois est le sien et plus ardemment encore, à leur propos, sa plume s'enflamme.

C'est à l'enthousiasme romantique de Peyrat que l'on doit l'invention de la plupart des mythes qui alimentent aujourd'hui encore l'imaginaire du catharisme : il est l'inventeur de Montségur, qu'il a lui même découvert dans une sublime émotion lors d'une excursion des années 1860, restée mémorable grâce au récit qu'en publia sa femme Eugénie; inventeur d'Esclarmonde de Foix, dont il sublime le personnage en matriarche et diaconesse cathare, au tombeau monumental édifié dans les cryptes de la montagne sainte ; inventeur de la grotte de Lombrives, qu'à l'image du maternel Mas d'Azil il transfigure en nouveau Montségur, ultime abri d'ultimes victimes cathares emmurées ; inventeur même de la chanson du Boier, à qui, le plus arbitrairement du monde, il prête une signification hérétique ésotérique.
Tels sont les grands thèmes, dus à la plume de Napoléon Peyrat, qui sont passés à la postérité et valent aujourd'hui à leur auteur le jugement justement sévère de l'Histoire. On se permettra pourtant de souligner ici l'injustice et l'inconséquence médiatiques qui ont inversement laissé sombrer dans l'oubli bon nombre des thèmes authentiquement novateurs et des analyses intuitivement bien ajustées du pasteur historien en matière de théologie cathare. Vingt ans après Charles Schmidt - et cent ans avant Jean Duvernoy - il relativise "l'éternelle accusation de dualisme" des hérétiques, reconnaît le christianisme fondamental et affirme l'évangélisme de ceux qu'il nomme "les ultra-chrétiens".

Quand il met, dans la bouche du bon homme 6uilhabert de Castres, l'argumentation d'une réponse aux clercs catholiques, c'est presque le mot même de prédications évangéliques aujourd'hui retrouvées de Pèire Autier (vers 1300) ou de l'évêque cathare brûlé vers 1143 près de Cologne, qu'il retrouve : "(Guilhabert de Castres) Vous voyez en moi ces béatitudes que Jésus Christ a prêchées et qui composent l'Evangile. Vous me voyez 'pauvre, doux et pacifique', ayant le cœur pur. Vous me voyez dans les larmes souffrir la faim, la soif, la persécution et la haine du monde à cause de la justice. Et vous doutez encore si je reçois l'Evangile..."
Mais la force, sous la plume du grand Ariégeois, du mythe fondateur de Montségur, "grande arche de la Patrie romane", donne le ton : enthousiaste, romantique, poétique, qui désormais nimbe tout intérêt pour le catharisme. Depuis Peyrat, on dirait qu'on ne peut plus traiter sereinement de catharisme, sans céder à la passion - ou à la hargne, encore plus aveugle.

Nous en sommes là. Mais restons un certain nombre de médiévistes qui, après de longues décennies consacrées à travailler sur l'hérésie, pouvons dire : "merci, l'aïeul - l'aujol".

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