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postheadericon Journal du Siège de Paris par les Allemands - 1870

Préface d'André Encrevé

Professeur émérite d'Histoire Contemporaine à l'Université Paris 12 (Paris-Est)

A la suite d’une crise qui ne dure qu’une quinzaine de jours, le 19 juillet 1870 la France déclare la guerre à la Prusse. Celle-ci obtient immédiatement l’appui des quatre États d’Allemagne du sud : Bade, Bavière, Hesse et Wurtemberg. Cela modifie radicalement le visage de cette guerre. Il ne s’agit plus d’un guerre classique entre deux États qui, à l’issue de combats d’ampleur et de durée limitée, pourraient négocier une paix, désavantageuse certes pour celui auquel le sort des armes aurait été contraire, mais acceptable par les deux parties et ouvrant la voie à une réconciliation quelques années plus tard ; dont la guerre austro prussienne de 1866 offre d’ailleurs un exemple (1). Il s’agit désormais d’une guerre entre deux nations qui vont se livrer à lutte sanglante, longue, difficile parce que le sentiment national entre en jeu et que ce ne sont plus seulement deux armées, mais aussi deux peuples qui s’affrontent. Le déroulement de la guerre le montre rapidement : le 2 septembre 1870, après la capitulation de Sedan, la plupart des observateurs étrangers concluent que la France n’est plus en état de vaincre l’Allemagne. Pourtant, la guerre va encore durer jusqu’à la fin du mois de janvier 1871 parce que, les 19 et 20 septembre 1870, lors de l’entrevue Ferrières entre Bismarck et Jules Favre, Bismarck réclame la cession de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine sans consultation de la population de ces régions, ce qui est inacceptable pour le sentiment national français. Et c’est seulement lorsque la France est à bout de force qu’elle se résigne à céder l’Alsace Moselle à l’Allemagne. Mais la volonté allemande d’annexer ces territoires sans faire de plébiscite, interdit toute acceptation réelle par la France des clauses du Traité de Francfort (10 mai 1871), qui met fin à la guerre. Elle interdit donc toute réconciliation franco-allemande, même à long terme, et induit une tension internationale permanente en Europe continentale, qui se révèlera l’une des causes fondamentales de la Première Guerre mondiale.

Elle explique aussi le siège de Paris, dont traite cet ouvrage. En effet, dès le lendemain de la capitulation de Sedan les Allemands décident d’assiéger Paris. Ils n’envisagent pas de  tenter d’entrer dans la ville de vive force, probablement parce qu’ils savent que ce serait suicidaire pour l’armée allemande, d’autant plus que la ville est très bien défendue par toute une série de forts dont il leur serait très difficile de s’emparer. Ils choisissent au contraire d’en faire le blocus, pour contraindre la ville à se rendre et pour obliger le gouvernement français à accepter ce qu’il regarde comme inacceptable. A partir du 15 septembre l’étau se resserre progressivement sur la capitale et fin septembre le dispositif allemand est en place. Quant à Versailles, ville ouverte, elle est occupée sans combat dès le 19 septembre et elle sert de quartier général aux Allemand. Pasteur à St Germain en Laye depuis 1847(2), Napoléon Peyrat est donc bien placé pour donner ses impressions sur le siège de Paris. Naturellement, il s’agit d’impressions extérieures. Peyrat n’est pas dans Paris, il ne décrit pas ni souffrances imposées aux parisiens par le siège, ni les tentatives de l’armée française pour tenter de briser les lignes allemandes qui les étouffent. De ce fait, outre les malheurs de la guerre, c’est surtout sur l’armée allemande, ses chefs en particulier, que portent ses observations. C’est aussi ce qui en fait le principal l’intérêt.

Qui est le pasteur Napoléon Peyrat ? Né le 20 janvier 1809 dans le petit village pyrénéen des Bordes sur Arize (Ariège), qui compte une forte communauté protestante depuis le XVIe siècle, il est le fils d’un commerçant et fait donc partie de la petite bourgeoisie. Très attaché au protestantisme, il décide de devenir pasteur et effectue pour cela cinq années d’études de théologie à la Faculté de théologie protestante de Montauban, qui forme alors la plupart des pasteurs réformés. En 1831 il soutient son mémoire de fin d’études, intitulé Du christianisme au XIXe siècle, ce qui montre bien qu’il se pose la question de l’annonce de l’évangile à ses contemporains. Comme il ne semble pas avoir encore trouvé la meilleure façon de parler à ses contemporains, il ne devient pas immédiatement pasteur (3). Il s’installe donc à Paris, où il demeure de 1831 à 1842, puis à Bordeaux où il vit de 1842 à 1847. Il gagne sa vie comme précepteur, et comprend cette période de son existence comme une sorte de long apprentissage lui permettant de mieux se préparer au ministère pastoral. Mais il la met également à profit pour se faire un nom dans la littérature de son temps. En effet, dès 1833 il publie dans une anthologie poétique – sous le pseudonyme de Napol le Pyrénéen – un poème épique, fort romantique et d’inspiration hugolienne, intitulé "Roland". Cependant, il ne poursuit pas dans la veine poétique et ce n’est qu’en 1863 qu’il fait paraître son premier recueil de poèmes intitulé L’Arise, romancero religieux, historique et pastoral. Il publie ensuite deux autres recueils de poèmes : en 1874 La grotte d’Azil précédée d’une notice sur Siméon Pécontal ; et, en 1877, Les Pyrénées, romancero. La plupart des poèmes publiés dans ces recueils sont des textes rédigés dans sa jeunesse et qu’il n’avait pas cru bon alors de livrer au public (on y remarque aussi quelques poèmes inspirés par la défaite française de 1870-1871).

Pourtant, ce ne sont pas ses œuvres poétiques qui lui assurent une petite notoriété, mais ses ouvrages historiques. En effet, il a un goût prononcé pour l’histoire et il effectue des recherches qui lui permettent de publier en 1842 deux volumes intitulés Histoire des pasteurs du Désert depuis la révocation de l’Edit de Nantes jusqu’à la Révolution française, 1685-1789. En 1847, comme il se sent désormais prêt à assumer les responsabilités d’un ministère pastoral, il demande à être "consacré au saint ministère" ; puis il devient pasteur à Saint-Germain-en-Laye, où il fait toute sa carrière et où il meurt le 4 avril 1881. Mais cela ne l’empêche pas de poursuivre son travail d’historien, où transparaît aussi son attachement à sa région natale. Il publie notamment : Histoire de Vigilance, esclave, prêtre et réformateur des Pyrénées au Ve siècle (1855) ; Les réformateurs de la France et de l’Italie au XIIe siècle (1860) ; Le Colloque de Poissy et les conférences de Saint-Germain en 1561 (1868) ; et surtout 3 volumes d’une Histoire des Albigeois. Les Albigeois et l’Inquisition (1870-1872). Certes, ses travaux ne correspondent plus à l’idée que l’on se fait aujourd’hui de l’histoire, et on peut penser que même dans ses travaux historiques le poète n’a pas tout à fait absent. Il reste que cela lui permet d’entrer en relations avec de nombreux intellectuels de son temps, en particulier Béranger, Lamennais (4), Sainte-Beuve, Mignet et surtout Michelet, qui fut son ami. Il contribue ainsi au rayonnement du protestantisme au sein de la société française. On le considère également comme un précurseur des félibres occitans (5).

Les circonstances de la rédaction de ce "Journal du siège de Paris par les Allemands" sont exposées au début de ce volume. Ce texte est fort intéressant parce qu’il offre des impressions "à chaud" pourrait-on dire, puisqu’il s’agit d’un journal qui n’a pas été retouché par son auteur en vue d’une publication. Cette saveur irremplaçable du vécu est particulièrement sensible pour nous qui avons plutôt l’habitude de lire des analyses de la guerre de 1870-1871.
Il est par ailleurs fort utile par les renseignements qu’il donne sur l’état d’esprit des Français en face tant de l’invasion allemande elle-même que des méthodes de guerre des Allemands. Evidemment, comme c’est fréquemment le cas dans de telles circonstances, Peyrat se montre prêt à croire les inventions de la propagande française et refuse d’admettre les informations, nettement plus exactes, que fournit l’état major allemand. Il croit ainsi que le 23 septembre 20 000 à 30 000 prussiens ont été mis hors de combat et que "plusieurs milliers de Bavarois, indignés d’être toujours jetés les premiers à la bouche des canons ont passé dans les rangs français" (§ 20). Il cite aussi régulièrement des chiffres fantastiques de morts dans l’armée allemande. A propos d’un combat à Longjumeau, fin octobre il écrit même "un témoin me disait que le terrain était couvert d’une hauteur de deux mètres de cadavres" (§ 32) et soutient, un peu plus loin, que les Français ont fait 15 000 prisonniers (§ 33) ! Naturellement, il ne peut s’empêcher aussi de croire à des victoires françaises (§ 39 par exemple). Il se plaint également des méthodes de guerre allemandes et, en particulier, des réquisitions imposées aux habitants (§ 44) et des pillages ; et parle de l’ "incroyable sans façon" des Allemands "se regardant comme chez eux en pays conquis" (§ 13).

Pourtant, ce qui nous frappe aujourd’hui c’est qu’en dépit des combats meurtriers, certains Français peuvent entretenir des relations plutôt courtoises avec des officiers allemands. Peyrat évoque, ainsi, des dîners ou des Français et des Allemands discutent calmement du caractère français ou allemand de l’Alsace (§ 33). Lui-même reçoit des visites, notamment celle du prince de Schœnenbourg ; ce dernier restant trois quart d’heure "causant avec bonhomie et affabilité de la France et de l’Allemagne", si bien qu’à la fin il lui "offre un exemplaire de mon Colloque de Poissy, comme souvenir de la ville et du Château de St-Germain" (§ 45). Quant au général Redern, à qui Peyrat a également offert un livre, il lui écrit peu après "Pourriez-vous m’envoyer un exemplaire de votre Histoire des Albigeois" et comme le livre n’est pas fini d’imprimer Peyrat lui offre son Histoire des Réformateurs de la France et de l’Italie. Ces contacts étant facilité par le fait que la plupart des officiers allemands parlent parfaitement le français.

Sa description de l’armée allemande est également instructive. Elle est pleine de préjugés, certes, puisqu’on y trouve par exemple l’accusation, alors classique, de vols de pendules par les soldats allemands (§ 40). Les soldats sont aussi vus comme sales, gloutons mangeant "à la façon des animaux"  (§ 34). Mais le pasteur Peyrat est tout de même impressionné par la respect pour la religion que soldats et officiers allemands manifestent publiquement : "cette Allemagne est certainement une nation religieuse", écrit-il début octobre (§ 27). Et ce type de remarques revient plusieurs fois sous sa plume (§ 28, § 34, par exemple). Mais évidemment, le caractère religieux que le roi de Prusse entend donner à la lutte entre la France et l’Allemagne ne peut que l’indigner, ce qui le conduit à dénoncer ces aumônier allemands qui se regardent comme des "messagers de ce Pape roi", de ce "pontife armé du Dieu de Batailles" ; et de dire son refus de cette "théocratie militaire", de ce "califat évangélique de Berlin" (§ 43) ; tandis que ce "peuple évangélique de proie", ressemble à son roi "qui pieusement ravage la France au nom du Christ" (§ 36). Evidemment le protestantisme affirmé des Prussiens ne peut que révulser le pasteur Peyrat.

Enfin, on retrouve dans ce texte les qualités de plume dont Napoléon Peyrat fait preuve dans ses livres. Avec, en particulier de belles formules comme, par exemple le chant funèbre des soldats allemands lors de l’inhumation d’un des leurs présenté comme "plus lamentable encore dans le matin demi absent et dans le silence de cette ville qui avait, muette et sonore, un air de tombeau, écoutant un chant des trépassés" (§ 22).

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[1] Rappelons que l’Empire des Habsbourg (qui deviendra en 1867 l’Empire Austro?Hongrois), dont l’armée est vaincue par l’armée prussienne le 3 juillet 1866 lors de la bataille de Sadowa et qui signe le 23 août 1866 le traité de Prague entérinant sa défaite, devient dès 1872-1873 le principal allié de l’Empire allemand et le reste jusqu’en 1918. En effet, les clauses de ce traité sont acceptables pour l’Empereur François-Joseph.
[2] Il est tout d’abord pasteur?auxiliaire, nommé directement par le consistoire de l’Église réformée de Paris ; il devient pasteur titulaire en 1854 parce que l’État a accepté de créer un poste de pasteur concordataire à St?Germain.
[3] Dans son mémoire (appelé alors « thèse »), il n’hésite pas à prévoir la fin des Églises catholiques et protestantes telles qu’elles existent, car, affirme-t-il, « le flot des peuples les dépasse, les abandonne, et va les laisser pour jamais comme des vieux navires échoués sur les sables, où le vent disperse leur poussière aride et leurs lambeaux vermoulus » (p. 26-27). On comprend que, dans ces conditions, il n’ait pas souhaité entrer immédiatement au service de l’Église réformée.
[4] En 1861 il publie un ouvrage intitulé : Béranger et Lamennais, Correspondance, entretiens, souvenirs.
[5] Pour plus de détails sur Peyrat consulter : Patrick CABANEL et Philippe de ROBERT [sous la direction de], Cathares et Camisards, l’œuvre de Napoléon Peyrat (1809-1881), Montpellier, Les Presses du Languedoc, 1998.

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