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19. Eugénie

Eugénie a adressé au roi de Prusse une lettre moins éloquente mais plus évangéliq[ue] q[ue] celle de l’Évêque d’Orléans21 et dans laquelle elle dit au « pieux » monarque que sa guerre sera le triomphe de l’impiété, et fera reculer le christianisme d’un quart de siècle. Ma femme voulut porter elle-même son épître au prince royal campé à Versailles. Son brassard au bras, elle partit bravement à pied, puisqu’il n’y avait plus de voiture. Nous allâmes, Léon22 et moi, l’accompagner jusqu’à Louveciennes. Le temps est toujours d’une incomparable et désolante beauté. Le cœur s’attriste de cette insensible et ironique sérénité du soleil. Nous traversions le plus magnifique pays du monde mais partout des sentinelles, des patrouilles allemandes, des camps ennemis, des arbres abattus, des maisons ravagées, des forêts incendiées, l’image de la guerre, de la ruine, et de la mort flottante sur cet Éden. Nous quittâmes Eugénie aux arcades de Marly : elle continua seulette et courageuse à travers la haute plaine ; arrivée à la descente de Roquencourt, une sentinelle sortit de sa guérite et lui barra le passage en mettant son mousquet en travers. Elle eut beau montrer son brassard et sa croix rouge, le soldat fut inexorable et répondit toujours avec une inaltérable placidité : Naïn ! Naïn ! Force fut donc de s’en retourner la tête basse et le cœur triste de n’avoir pu remettre son épître au prince royal. Mais revenue aux arcades, une autre vedette qui l’avait laissée passer une heure auparavant, lui ferme le retour, de sorte que notre pieuse aventurière ne peut se rendre ni à Versailles ni à Saint-Germain. Cependant ce brave teuton comprit enfin qu’une chrétienne ne peut coucher, quoiqu’en temps de guerre, ni dans les bois ni dans l’aqueduc de Marly. Il la laissa donc revenir, et nous fûmes aussi surpris qu’enchantés de la voir rentrer le soir au presbytère de Saint-Germain lorsqu’elle devait passer la nuit chez nos amis de Versailles.

Le lendemain (mardi 4 octobre) Eugénie se remit en route, mais cette fois munie d’un sauf-conduit avec une bonne calèche et accompagnée de son fils. Arrivée à Versailles, elle se rendit chez notre pieuse et hospitalière amie Mad. Jean André. Quel ne fut pas son étonnement en apprenant q[ue] cette dame s’était enfuie dans le Berry et que sa magnifique villa des « Ombrages » était occupée par le prince de Prusse, la paisible et patriarchale demeure était remplie d’officiers, de soldats et de chevaux. À quelque chose pourtant malheur est bon, elle tira de sa poche son évangélique missive, et un laquais se chargea de la mettre sous le couvert du prince qui allait se mettre à table pour son repas de midi. Frédéric-Guillaume avait cédé son hôtel de la préfecture au roi son père qui vint à Versailles pour assister à la « prise » du mont Valérien ou à la « surprise » de la victoire de cette forteresse dont le cœur comme le nom, je l’espère, sera romain. Le monarque décidément ne viendra pas habiter Saint-Germain, parce qu’un de ces boulets du mont Valérien qui ont une portée de 12 kilomètres pourrait très bien le foudroyer dans sa charmante villa Moyéna et lui emporter pêle-mêle avec sa tête sa couronne impériale de César teuton.

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21. Félix Dupanloup (1802-1878). Evêque d’Orléans en 1849, chef de file des catholiques libéraux. II protesta avec vigueur contre l’occupant prussien, ses méthodes et le poids insupportable de la contribution de guerre exigée et fut emprisonné par les Allemands.
22. Léon, dont il est question aux § 30, p. 7, §19, p. 16, et ici même : le plus jeune des enfants et seul garçon de Napoléon et Eugénie Peyrat, 1858-1922.