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Le 6 août 2009

Au Temple des Bordes sur Arize (Ariège)
Par le Pasteur Roger Parmentier, écrivain, théologien, actualisateur de la Bible.

Message à l’Assemblée générale de l’Association des Amis de Napoléon Peyrat

Cher « Amis de Napoléon Peyrat »,

Vous êtes des gens formidables parce que vous travaillez à faire sortir de l’ombre un militant, un historien, un proclamateur d’Evangile, un rassembleur de disciples de Jésus (pour en faire une église protestante à St Germain en Laye), un projet épique à la Victor Hugo, que tant de gens avaient laissé tomber dans l’oubli… Vous rendez justice à ce gamin de Rébaillou, de notre village des Bordes-sur-Arize.

Vous êtes formidables… Vous rendez justice à une riche personnalité et à un serviteur de Dieu exemplaire qui honore l’Ariège et notre Occitanie, même s’il a vécu toute sa vie, par devoir, loin de son pays chéri, qui honore notre Protestantisme souvent bien infidèle…

Nous sommes reconnaissants envers ceux qui retrouvent et valorisent son œuvre de pionnier en Histoire des Cathares et du Catharisme, le rénovateur de Montségur, les Anne Brenon, Jean Duvernoy, Claudine Pailhès, Annie Cazenave, René Soula, Michel Jas, Krystel Maurin, et bien sûr notre vice-président, longtemps président entreprenant, Philippe de Robert … et on en oublie sûrement… Qu’on me pardonne.

Nous sommes reconnaissants envers ceux qui valorisent son travail de pionnier en Histoire du Protestantisme clandestin et persécuté avant la Révolution française, son fameux ouvrage « les Pasteurs du Désert »,  les Philippe Joutard, Patrick Cabanel, et les fondateurs du Musée du Désert (pour lequel notre Peyrat fut le premier souscripteur), ouvrage qui a permis d’impulser les modernes « Assemblées du Désert », si réconfortantes.

Nous sommes reconnaissants envers ceux qui ont retrouvé, magnifié, réédité son œuvre poétique, Marie de Saint Blanquet et Philippe de Robert avec leur précieuse Anthologie de ses poèmes, et les Editions Lacour qui viennent de rééditer ses trois volumes de poésie, qui ne l’avaient jamais été depuis 130 ans, l’Arise, la Grotte d’Azil et les Pyrénées…

Nous sommes reconnaissants aussi envers Agnès de Saint Blanquat-Parmentier, qui a eu à cœur de transcrire et rééditer le Journal du Siège de Paris, rédigé sur le champ et en cachette par le pasteur de Saint-Germain-en-Laye, et qu’elle avait eu la bonne fortune de découvrir aux Archives Départementales des Yvelines. Il vient d’être édité par les Editions l’Harmattan, et j’ai la joie de vous le présenter ce soir.

Le pasteur Napoléon Peyrat a été une riche personnalité, comblé de dons naturels et spirituels, ayant reçu une vocation « en béton » au service de l’Evangile, devenu un électron libre, inventant sa façon de servir, celle qu’il trouvait la plus intelligente… Quel merveilleux exemple !

Il n’a pas eu la vie facile : orphelin de mère à 3 ans, et pratiquement de père peu après (ayant du prendre le maquis après la terreur blanche et des ennuis avec la gendarmerie) ; élevé dans la misère par une grand’mère peu portée sur la propreté, lui dont les parents Gardel et Peyrat avaient été officiers dans les armées de la République et de l’Empire, maires des Bordes à plusieurs reprises… Le gamin de Rébaillou a su très tôt que la vie est un combat pour la dignité et la responsabilité. Mais il a connu les bonheurs de ce temps (que certains d’entre vous ont connu aussi : le dépiquage au fléau sur la route, les battages et les vannages sur le « pré commun », les fêtes villageoises après moisson ou vendange, infiniment plus modestes que celles d’aujourd’hui, mais tellement plus heureuses, casser une cruche d’eau, haut placée, avec une grande perche, les jeux de grandes quilles ; et l’été les brasiers de paille sur le pont où venaient se griller les myriades de papillons jaunâtres, dits « éphémères » et en occitan « parpaillots », évoquant ceux qui vont vers la lumière évangélique au risque de finir sur les bûchers de l’inquisition ; mais aussi l’enfant Peyrat a connu tous les bonheurs de l’Arize, ses poissons et ses oiseaux, et il en a été enchanté ; et que dire des récits de ses oncles revenus des campagnes napoléoniennes dans toute l’Europe et en Egypte. Et très tôt il a compris tout l’intérêt des études et de la réflexion personnelle.

Et très tôt il a été  saisi d’une vocation à laquelle on ne peut se refuser : être un prédicateur de l’Evangile qui défend les causes perdues, qui veut que soit rendue justice à toutes les victimes de l’intolérance au cours des siècles, les Wisigoths ariens, les Cathares « bons chrétiens », les Vaudois également itinérants, les Huguenots ou les Parpaillots, et en particulier les pasteurs clandestins, ces jeunes gens qui allaient se former à Lausanne et revenaient, à leurs risques et périls, se jeter dans la fournaise… Peyrat est un courageux justicier.

Ayant fait ses études de théologie à la Faculté protestante de Montauban, il a découvert, dans un cercle de poètes, qu’il avait des dons et du goût pour la poésie, et il a dû penser (comme Victor Hugo) que la poésie était un média (comme on dit aujourd’hui) incomparable pour propager ses idées. C’était bien vu. Il est donc devenu virtuose en poésie.

Mais surtout il s’est lancé dans la recherche historique pour rendre justice aux chrétiens victimes de l’intolérance. Il a donc renoncé provisoirement au ministère pastoral classique pour pouvoir écumer les bibliothèques et les archives. Ce qui lui a permis d’être un historien particulier, celui qui pratique l’empathie (l’amitié, la solidarité, la connivence) avec ses héros. Mais ce n’est pas, on le devine, une garantie d’objectivité (comme la réclame aujourd’hui la science historique). Il est ému au plus profond par le destin cruel des Cathares et des pasteurs et fidèles huguenots.

Et puis c’est un protestant calviniste de son temps, croyant sincèrement que les protestants étaient le nouveau peuple élu, ou plus exactement la continuation de l’ancien et donc avec une foi et une piété davantage formatées par les Psaumes et les autres livres de l’Ancien Testament. Avec une double conséquence : un complexe de supériorité spirituelle qui ne s’est pas perdu, mais aussi un amour des Juifs (qui s’est révélé d’un grand prix lors de l’Occupation nazie) d’une part ; on pourrait dire que nous avons été des judéo-protestants contrairement à nos frères luthériens, mais aussi, d’autre part, il haïssait et méprisait le catholicisme et les catholiques, considérés comme des idolâtres, ainsi que le faisaient les Hébreux à l’égard des Cananéens. Et de même à l’égard des Arabes et des Musulmans, toutes choses tragiques et insupportables aujourd’hui...

Il a donc fini par être pasteur de paroisse et à fondé l’église protestante de Saint-Germain-en-Laye, qui semble l’avoir quelque peu oublié ! L’Ariège aussi d’ailleurs, même sa commune des Bordes-sur-Arize (mais aussi, après 130 ans d’indifférence, elle a l’air de se réveiller, on va voir), et sa paroisse aussi l’a laissé tomber dans l’oubli pendant longtemps, dans ce temple où il a été baptisé ; mais elle aussi a fourni quelques éléments depuis 15 ans à l’Association des Amis de Napoléon Peyrat. Il ne faut pas désespérer. Mais il a trop mélangé les genres. En poésie il a été un peu trop historien et pasteur ; en histoire, un peu trop pasteur et poète ; et comme pasteur, je le suppose volontiers, un peu trop poète et historien. Et en poésie si fortement fils de l’Arize que ses allusions au secteur du Mas-d’Azil de Campagne-sur-Arize et des Bordes sont des clins d’œil que seuls, vous des Bords de l’Arize pouvez comprendre, mais sûrement pas les milieux littéraires parisiens. Quant aux prédications (qu’il rédigeait sûrement avec soin) elles ont été perdues sauf deux ; et nous devons nous mettre à leur recherche pour mieux comprendre le Peyrat pasteur et prédicateur.

Et son destin a été tragique : intensément patriote, il a connu l’invasion prussienne et l’occupation de sa paroisse même, à St Germain-en-Laye. Sa femme s’est faite un temps catholique ainsi que leurs enfants, avant de revenir au protestantisme, mais luthérien, une de leur fille étant même devenue carmélite à Rome. Il a connu les indifférences, les incompréhensions, les oppositions, les abandons… mais en gardant la même fermeté d’âme, et la conviction si forte de sa vocation.

Pour ne pas prolonger, comme j’en aurais envie, tant j’aime et respecte ce serviteur de Dieu, je voudrais simplement vous dire ce qu’il a écrit à la fin de sa vie pour la résumer, confidences qu’il a faites à ses amis occitanistes (qui le considéraient avec respect et affection comme leur aïeul, le découvreur des souffrances séculaires de sa patrie romane, entendez méridionale), ses amis « Félibres Rouges », dans ses « Mémoires inédits », que j’aimerais tant rééditer pour notre Association...

Peyrat écrit (à la fin des Mémoires inédits) : "Les Occitans sont enchantés que l’Aïeul sorte des sépulcres oubliés, pour leur raconter le martyrologe de leurs patriotiques et chevaleresques ancêtres. Ainsi, d’après tout ce qui vient d’être dit, je ne suis l’œuvre que de moi-même et de Dieu. Béranger, qui se vantait de faire des rois, m’a abandonné. Lamennais, qui faisait des républiques m’a abandonné. Sainte-Beuve, qui avait offert un de ses lundis si fameux, m’a abandonné. M. Guizot, qui m’avait promis un prix à l’Académie, m’a abandonné. M. Jules Simon, ministre d’Etat,  à qui j’avais fait demander une mission pour compulser les archives de Barcelone, m’a abandonné. L’académie que probablement MM Guizot, Mignet (ou Michelet ?...) ont faiblement sollicité pour moi, m’a abandonné. Le consistoire qui me laisse mourir (moi poète et historien) pasteur d’ouvriers, de paysans, et de voleurs, m’a abandonné. - Tous m’ont abandonné, excepté Dieu (et j’ajoute que la liste de ceux qui l’ont abandonné est encore bien plus longue. R.P.). Que Dieu soit loué ! C’est lui seul qui vous envoie au vieillard. Je n’attendais son messager qu’après ma mort. Je n’ai jamais désespéré de lui. Il a mis mon cœur au dessus de la renommée. Vous êtes venus vers moi de sa part, à votre insu. C’est pour cette œuvre que Dieu vous a donné votre plume affilée comme un glaive et sonore comme un clairon. Gloire à Dieu ! Il ne s’agit pas ici d’un homme mortel. Il s’agit de la Patrie, de la conscience humaine, du martyre des ancêtres, de l’avenir du monde, de la liberté des nations, de l’évangile éternel. Quelqu’un dira peut-être : Dieu n’a rien fait pour vous, il vous a fait naître au milieu de tant de tribulations, vous avez toujours eu à lutter contre la faim, la soif et la mort ;  c’est vrai ; mais gardons-nous du blasphème : les malheurs même sont le don de Dieu. Le poète éclot de douleurs, l'historien germe des catastrophes. Les oiseaux de mer sont couvés sur les récifs et l’ibis d’Egypte sur les sables pour dévorer les œufs des crocodiles. Le poète et l’historien surgissent des déserts et des tombeaux pour dévorer les petits des monstres. Ils ne peuvent venir qu’ainsi. Gloire à Dieu ! Gloire donc à jamais à Dieu."

(Saint Germain-en-Laye, 1876).