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ROGER PARMENTIER

L’AUTOBIOGRAPHIE DE NAPOLÉON PEYRAT : LES « MÉMOIRES INÉDITS »

Napoléon Peyrat ne fut pas avare d’informations autobiographiques* : elles abondent dans Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirs (1861), dans la Notice sur Siméon Pécontal, publiée en introduction à La Grotte d’Azil (1874), et dans ses trois recueils poétiques. Cependant, les « Mémoires inédits », mal nommés puisqu’ils ont été publiés en octobre et novembre 1892 dans le journal occitaniste de Toulouse, Lou Lengodoucian, sont d’une grande richesse.

 

 

Il s’agit en fait d’une sorte de lettre de présentation, écrite en 1876, en signe de gratitude, à l’adresse des deux « félibres rouges », Auguste Fourès et Louis-Xavier de Ricard, après qu’il sont venus à Saint-Germain-en-Laye rendre hommage au « chantre de la patrie romane » (nous dirions aujourd’hui: « occitane »), lui dire leur respectueuse admiration et leurs encouragements à poursuivre son œuvre. Ricard a attendu 1892, on ne sait trop pourquoi, pour publier ce texte, qu’il a présenté dans une introduction elle-même fort intéressante, et que je donne en ouverture :

Les Mémoires inédits sont émouvants et instructifs à plus d’un titre. Un homme âgé, surchargé de travaux et vraisemblablement déjà malade, se retourne sur son passé avec attendrissement, gratitude et amertume. Son cheminement l’étonne lui-même, tout comme le comportement de beaucoup de ses contemporains à son égard. Il s’agit d’une évocation pittoresque et poignante de son existence, placée dès l’origine sous le signe de l’abandon : dans les dernières pages, on l’entend gémir et cependant rendre gloire à Dieu. J’ai tenu à publier l’intégralité du texte, sans le charger de commentaires (on les trouvera dans maints passages de ce livre), car l’auteur y donne bien des clefs pour déchiffrer l’étrange personnage qu’il fut. C’est aussi l’exemple d’une prose colorée, savoureuse, fraîche, dont la lecture continue à procurer beaucoup de plaisir. Écoutons le récit de ces verts et noirs paradis enfantins.

 

INTRODUCTION

Mes relations avec Napoléon Peyrat datent d’un court séjour que je fis à Paris pendant l’hiver de 1875-1876. J’avais eu plusieurs fois l’occasion, d’ailleurs activement cherchée, de témoigner de mon admiration pour son œuvre — surtout pour la grande âme patriotique de son œuvre — dans la République du Midi (de Montpellier), dans laquelle je publiais, en feuilletons, une histoire des guerres religieuses au seizième siècle dans le Midi. Très négligé de la critique, méconnu sinon inconnu — traité avec défiance par tous les partis, dédaigné par les purs littérateurs qui n’ont pas encore su admettre qu’il y ait une littérature en dehors du roman, du théâtre ou de la poésie — il avait été très ému de cet hommage inattendu qui lui arrivait de là-bas, du pays de ses rêves et de ses regrets. II m’invita donc à aller le voir à Saint-Germain où il était pasteur ; et dès mon retour à Montpellier, il commença à m’envoyer par feuillets les notes biographiques que je publie aujourd’hui.

Napoléon Peyrat est de ces écrivains dont on ne peut parler convenablement en quelques mots d’introduction. II n’a pas encore eu l’étude qu’il méritait : c’est là un pieux devoir, auquel nous avons plusieurs fois songé, Fourès et moi, et que je me propose bien de remplir un jour. Ceux qui nous ont surnommés, le pauvre ami mort et l’ami survivant, les Derniers Albigeois — nous ont présentés comme des disciples quand même de Napoléon Peyrat. Il y a là une part de vérité, mêlée d’une part d’erreur : Napoléon Peyrat fut un grand patriote, et personne avant lui, personne encore après, n’a évoqué avec cette puissance d’âme une aussi épique vision des désastres et des Ruines de la nationalité Languedocienne. Personne, avant lui ri après lui, n’a embrassé d’un amour aussi héroïque tous les martyrs qui nous ont cimenté de leur sang, pour ainsi dire, et maçonné de leurs os, l’indestructible tradition de nos Libertés.

Mais nous savions bien, Fourès et moi, que ce grand Résurrecteur fut quelques fois plus poète que ne le comporte l’Histoire : ces grandes prophéties bibliques qui, parfois, soufflent à travers ses œuvres comme un ouragan d’Apocalypse, ne nous avaient pas enlevés en ce plein ciel mystique, où l’âme de Peyrat s’engloutissait éperdument avec elles — Peyrat fut un croyant et un évangéliste, — nous n’étions ni l’un ni l’autre. Nous n’avions pas besoin que des érudits nous avertissent que la science de Peyrat est quelquefois un peu hâtive et téméraire ; que ses conclusions ne sont pas toujours déduites avec assez de sang-froid, de faits assez minutieusement étudiés, et que, devant son œil de visionnaire, la vérité historique se déforme, parfois, en apparences presque fantastiques. Tout cela nous le savions bien, bien qu’on ait supposé que nous ne voulions pas le savoir. Mais nous savions aussi que l’érudition n’est pas tout, et que, si l’art de cataloguer les faits est précieux, l’art qui les fait revivre est autrement précieux, parce qu’il est autrement rare. — Pour Peyrat, comme pour Michelet, l’Histoire fut une résurrection. Et c’est en effet ce qu’elle doit être pour que l’enseignement du passé réagisse en vertus actives sur le présent, qui le transmet en œuvres à l’avenir.

Ces réserves faites, oui, nous admirions absolument Peyrat ; et, à cette distance de mes premiers enthousiasmes, mon admiration persiste. Il a proclamé avec une autorité dont nous lui savions gré, que, pour faire reprendre au peuple de Languedoc son élan dans l’avenir, il fallait reculer jusqu’à la grande époque nationale du treizième siècle. Il ne s’agissait pas de refaire le treizième siècle, comme on a affecté de le croire, ni de se composer une âme factice de tous les souvenirs péniblement agrégés de nos martyrs de la Croisade non ! Il s’agissait de renouer fortement nos espérances nationales à la tradition de notre indépendance. C’est ce qu’ont fait, d’ailleurs, tous les peuples qui ont voulu se retrouver, ils ont dû rechercher péniblement leur personnalité originelle sous toute la déformation imposée par une oppression séculaire. « Les révolutions les plus fécondes, a dit M. Renouvier, sont celles qui ressuscitent les œuvres les plus antiques.»

Napoléon Peyrat rêvait, comme nous, toute la Renaissance du Midi, je dis toute, c’est à dire la Renaissance dialectale et littéraire, autant que la Renaissance politique. Venu avant la Révolution, qui, selon lui, a réconcilié dans le droit nouveau la France du Midi et la France du Nord, il eût été séparatiste. « Le Languedoc, a-t-il écrit, a été la Pologne des Capétiens.»

Je ne connais de lui, en langue d’oc, qu’une seule poésie — elle fut adressée à Lydie de Ricard, et publiée dans l’almanach de la Lauseta de 1878, p. 61. J’arrête ici cette introduction pour laisser parler, du fond de sa tombe, celui que nous nommions l’Aujòl, l’aïeul. Il parlera mieux de lui même que je ne le ferais. J’éclaircirai seulement de quelques notes les passages qui pourraient être quelque peu obscurs pour le lecteur**.

Je ne dirai pas que le poète soit, chez Peyrat, l’égal de l’historien, mais un choix de ses plus belles pièces lui assurerait un rang plus que distingué parmi les poètes du dix-neuvième siècle, il fut, sans doute, un romantique, mais avec des préoccupations de patriotisme local que n’eurent jamais les romantiques, éperdus de centralisation et de cosmopolitisme.

Sa langue biblique, presque hiératique, par instants, a quelquefois d étranges grâces en son large traînement de somptuosités orientales.

Napoléon Peyrat est mort à Saint-Germain en 1881. Il avait soixante-douze ans. Retenus, lui à Castelnaudary et moi à Montpellier, nous eûmes la douleur, Fourès et moi, de ne pouvoir assister à ses obsèques. Mais il me semble qu’il serait temps de se souvenir de celui qui fut un grand écrivain français et notre grand historien national. On a, dans ces derniers temps, élevé bien des bustes qui, me semble-t-il, ne s’imposaient pas autant que celui qui est dû à cet initiateur et à ce grand et magnifique ouvrier de la bonne œuvre.

LOUIS-XAVIER DE RICARD.
(1892)

NOTES BIOGRAPHIQUES

I

Les Peyrat tirent leur nom d’un bourg et d’un vallon situé au pied de Montségur. En 1200, ils formaient deux branches les Peyrota et les Peyrila. Les Peyrat (la grande pierre) étaient obscurs. Les deux branches étaient illustres. Peyrota (la petite pierre) était aumônier de Philippa, comtesse de Foix, et précepteur de l’enfant Roger-Bernard, le héros des Albigeois. Le chevalier Ramond de Peyrela (la petite pierre) est le célèbre défenseur de Montségur contre l’Église romaine et le roi de France. Tous étaient Albigeois, et Peyrota même était diacre au château de Dun, près de Pamiers. Les Peyrat formaient, comme un clan d’Écosse, une tribu mêlée de familles chevaleresques et plébéiennes, et c’est d’une de ces dernières que je pense être descendu. Améric de Peyrat, abbé de Moissac (1300) a écrit des mémoires et des Lamentations sur la mort de Charlemagne. Les Peyrat de Carcassonne étaient alliés aux Nogaret, issus du chancelier de Philippe le Bel.

Pierre Peyrat (1626) est un des sept défenseurs du Mas-d’Azil, qui vainquirent Thémines, maréchal de Louis XIII. Une douzaine de Peyrat ont été soldats de la Révolution et de l’Empire. Charles Peyrat fut tué à la bataille de Peyres-Tortes, à vingt-quatre ans (1794). François Peyrat fut tué à dix-sept ans, au siège de Saint-Jean d’Acre. Ma famille a donc traversé les trois grandes révolutions modernes, celle du XIIe siècle, celle du XVe, celle du XVIIIe.

II

Je suis né aux Bordes-sur-Arize, le 20 janvier 1809, d’Eusèbe Peyrat et de Marguerite Gardel. Mon aïeul maternel était oncle de mon aïeul paternel, et ma mère était tante à la mode de Bretagne de mon père, plus jeune qu’elle de sept ans. Mon père et ma mère s’étaient mariés malgré leurs parents, La discorde était entre nos deux aïeuls. Aucun ne voulait être mon parrain.

Je fus tenu au baptême par Pierre Peyrat, ancien officier de la bataille de Peyres-Tortes. Mon père me donna le nom de Napoléon. Plus tard, on m’appela Napol, et c’est encore mon nom populaire dans la vallée de l’Arize.

Mon nom patronymique s’est transformé en Pyrénéen, avec un peu d’emphase et d’hyperbole.

J’avais à peine trente mois que je perdis ma mère (28 mai 1811). Elle était blonde, grêle, délicate, femme de beauté et de vertu. Elle m’a laissé sa figure romaine et son esprit un peu romanesque. Mon père ne s’en consola jamais, ne se remaria pas et la pleurait encore en mourant, soixante ans après. Ce fut mon premier malheur. Mon père perdit en elle sa lampe directrice. II se trouva mêlé à des affaires de contrebandiers espagnols. Il y eut des coups de fusil dans la montagne. Mon père alla se cacher à Larmissa. Suzanne, la vieille servante de ma mère, m’emporta de nuit dans son taudis. Je ne voulus jamais coucher dans son grabat sale et délabré. À trois ans, j’avais déjà des délicatesses et peut-être des fiertés. Mon aïeule maternelle, qui aimait beaucoup mon père, me ramassa.

III

Elle ne cessait de pleurer ma mère dont elle avait favorisé contre son mari le mariage infortuné. Je fus soigné par la tendresse de ma tante Lucile, il fut même question qu’elle deviendrait ma seconde mère. Mon aïeule était enchantée de cette union, qu’elle avait secrètement arrangée dans son cœur. Mais mon aïeul fut dans un tel transport de fureur qu’il tira un coup de pistolet sur mon père, qui revenait d’abreuver son cheval. Le crible, où il avait porté l’avoine, fit bouclier et le sauva de la mort.

Mon aïeule mourut peut-être de chagrin, et ma tante Lucile, mariée à un homme qu’elle n’aimait pas, s’éteignit de regret et de tristesse. Sa voix tendre, voilée et plaintive m’est restée dans le cœur. Après tant de morts, moi-même je faillis mourir. Ma vieille Suzanne me rapporta, non point dans son grabat, mais dans mon berceau. Je tombai malade, au point que ma pauvre nourrice me palpait pour savoir si je n’étais pas déjà froid, J’ai encore un vague souvenir de son attachement qui me fit frissonner, L’alcôve, où j’étais né trois ans auparavant, faillit être mon tombeau.

IV

Mon aïeul Peyrat eut enfin pitié. Il demeurait à Reb-Alion, à un kilomètre des Bordes. Là, je trouvai ma bonne aïeule de Larmissa et mes excellentes tantes. Mon grand-père avait cinq filles vivantes et quatre fils. Il était le seul homme de la maison. Mon père se cachait toujours, exilé d’ailleurs du toit paternel. Mon oncle Charles, revenant de Russie, était resté prisonnier en Bohême, Mon oncle Auguste, garde d’honneur, combattait sur le Rhin. Mon oncle Marc, était à la bataille de

Toulouse. J’entends encore la canonnade de la bataille. Je vois les Anglais remonter l’Arize, s’arrêter au défilé de Cabaret et rétrograder au galop, enveloppés par un orage.

L’Empire tomba ; mon grand-père était maire de Bordes. Il fut proscrit comme Napoléon et se cacha dans les bois de Larmissa. Nos oncles revinrent des armées.

J’eus pour jouets leurs aigles de cuivre. Soldats forcenés de l’Empire, ils eurent des querelles avec les nobles et les bourboniens. On nous envoya des miquelets. Castellet, leur chef, fit conduire mon oncle Auguste sur le pré vicinal des Bordes pour y être fusillé. Nous ne rendîmes pas nos armes. On hurlait après les protestants. On tirait de nuit des coups de fusil dans nos volets. C’était le temps des Trestaillons. Mon père revint, s’éloigna du pays, et je ne l’ai retrouvé que cinquante ans après à Larmissa, son berceau, et maintenant son tombeau. Telle fut ma première enfance orpheline. Ne dirait-on pas les aventures d’un petit Klephte ?

V

Me voici à Reb-Alion (Ripa leonis), un débris de l’antique Ramos romaine, un village de vignerons, de vaches, d’ânes, de porcs, de canards, sur la rive droite de l’Arize,

Voici le personnel domestique de la maison de mon aïeul paternel : Françoise Gardel, sa mère, veuve depuis soixante ans, contemporaine des Pasteurs du désert et des trois frères verriers décapités à Toulouse (1763) ; une légende vivante des Églises sous la Croix, — Maria Joana Sempolit, sa femme, de Larmissa, qui avait apporté à son mari cent mille francs et une fécondité de dix enfants.

Sa fortune releva les Peyrat appauvris et dévorés par les guerres religieuses. Son père vivait à Larmissa comme un patriarche ; ses troupeaux redescendaient en automne et remontaient au printemps, paissant l’été sur les cimes des Pyrénées ; et les récits de leur migration étaient dans la bouche de mon aïeule comme une grande églogue biblique.

Cinq filles deux moururent deux épousèrent des gentilshommes verriers, parents des martyrs : noblesse qui tient de l’ouvrier, du chasseur et du guerrier.

Robert de Labarthe, mari de ma tante Catinou était un officier des dromadaires de l’armée d’Égypte. Outre Bonaparte, il avait connu Mourad-Bey émir des Mameloucs, et conduit le pape Pie VII de Rome à Fontainebleau. Sa conversation était un tissu de cachemire, une épopée d’Orient.

Mon excellente tante Françoise, qui ne se maria qu’en 1820, me tint lieu de mère, et je lui conserve le souvenir le plus ému et le plus reconnaissant.

Quatre fils : Eusèbe, mon père, était allé fonder des verreries dans les Landes ; Charles, revenait de Waterloo et de la vieille garde de Cambronne ; Marc rentrait de la bataille de Toulouse.

Notre maison de Reb-Alion, toujours retentissante d’aventures de martyre, de guerre, de bergères fut mon premier gymnase d’histoire et de poésie.

VI

Mon oncle Auguste le troisième des fils de mon grand-père devint mon précepteur. Il avait la figure de Socrate et la sagesse rustique et en paraboles de Franklin. Il savait quelque peu de latin. Il avait étudié pour être ministre d’abord a Lausanne puis à Montauban. Il quitta la faculté et s’enrôla dans la garde d’honneur. Il vit à Mayence le fameux Jean-Bon-Saint-André ancien pasteur du désert, ex-conventionnel alors préfet du Mont-Tonnerre. Il avait assisté aux dernières batailles d’Allemagne et de France, puis escorté de Paris à Blois l’impératrice et le petit roi de Rome.

II revint de guerre avec un cheval appelé Morico, quoique isabelle, et qui fut mon premier Bucéphale. Son uniforme était splendide, pantalon rouge, dolman vert avec fourrure noire shako rouge à visière et à jugulaire d’acier ou d’argent.

On m’en fit un costume enfantin qui me donnait l’air d’un oiseau de l’Inde.

À cinq ans je savais lire ; je parlais français et récitais beaucoup de fables. Le soir, au clair de lune, nous faisions des proverbes et des énigmes à la manière des Arabes. Mais la langue romane était mon idiome habituel. Je n’ai jamais oublié cette douce langue natale et maternelle, proscrite par Rome, comme hérétique, avec les Albigeois, les héros et les martyrs.

Mon grand-père pour occuper ses fils les envoya à des mines sur le Mont-Vallier et à des verreries dans la forêt de Sainte-Croix.

On me mit à l’école au Mas-d’Azil (1817). J’étais en pension chez ma tante Marie ; sœur de Charles Peyrat, le capitaine né à Peyres-Fortes et veuve de Paul P., frère dè mon aïeul, officier aussi des guerres d’Espagne. Ma pension était de cinq francs par mois. Il est vrai que je payais à part mon pain que j’allais chercher moi même chez le boulanger Boabileo. J’allais chez l’instituteur Laroque. Il m’apprit à faire des barres et des ronds, les éléments de l’écriture. Au bout de quelques mois, mon oncle étant revenu, je revins à Reb-Alion. J’appris à écrire presque tout seul. J’imitais les caractères imprimés. Ainsi s’est formée ma grosse écriture qui, se &isant pour devenir cursive, a conservé néanmoins, jusque dans ses tremblements nerveux, quelque chose de lapidaire et de monumental.

VII

Je repris mes études avec mon oncle, Il avait un fond de bibliothèque. J’y trouvai Télémaque, Virginie, Estelle, et je devenais fontaine aux malheurs de Paul et de Némorin. C’est le plus doux temps de ma triste et amère enfance ; enfance libre et rustique, dans les champs, les vignes, les bois, avec les troupeaux et les petits pâtres ; l’été, c’est la saison des fruits ; l’automne, la joie des vendanges ; l’hiver, les jeux dans les granges abandonnées. Je chevauchais sur Morico qui me portait à Gabre, auprès des honnêtes verriers, où je trouvais des récits d’Espagne et d’Orient.

À sept ans, je savais nager. Mon oncle me jeta du haut du rivage, comme un petit chien dans l’Arize. J’allai au fond, et, remontant sur l’eau, je fus soutenu par mes compagnons. Voilà mon début de natation à la spartiate.

Le soir de Noël, mon père lisait la Bible, on chantait des psaumes, on mangeait des prunes et des figues sèches, et l’on reprenait jusqu’à minuit les cantiques. Tous les dimanches, nous allions au temple des Bordes, père, mère, enfants, serviteurs et jusqu’au petit chien Mousquet, barbet noir aux joues fauves et aux lunettes d’or, qui se croyait tenu d’entonner avec le chantre, et dont le long et doux hurlement plaintif n’était pas le moindre ornement de notre psalmodie.

VIII

Après le second service, nous nous réunissions chez le commandant Jacques Gardel, frère aîné de mon aïeul maternel. C’était un type féodal. Il était né en 1730. Il s’enrôla à vingt ans, resta quarante ans sergent comme roturier. La Révolution arrive et le voilà qui monte lieutenant, capitaine et enfin commandant au siège de Lyon. Éventré par un obus, il rentre dans ses foyers.

Il avait fait la guerre de sept ans, celle d’Amérique, sous Rochambeau, celle du Nord, sous Lafayette. En 1800, le septuagénaire se leva encore et conduisit le bataillon de l’Arize contre l’insurrection royaliste du vicomte de Paulo, qui fut hachée au combat de Valentine, près Luchon. Mon aïeul en était et mon père âgé de seize ans.

Le vieux Gardel fut fait maire sous Napoléon. C’était un homme maigre, de moyenne taille, avec un nez d’oiseau de proie, une sorte de baron des Adrets, avec un air de roi des Huns. Tous ses frères le vouvoyaient et tout le monde lui parlait chapeau bas.

À soixante-quinze ans, il se mit dans la tête d’épouser ma mère. La blonde jeune fille lui préféra naturellement un amoureux qui avait cinquante ans de moins que lui, un beau et robuste garçon qui terrassait tous les lutteurs dans les fêtes bucoliques.

De là, contre mon père, une haine mortelle : de là, le fatal coup de pistolet. De là, l’implacable animosité de mon autre aïeul. Ma mère en mourut de chagrin.

Ce vieillard fut toujours devant leur mariage infortuné et leur courte et plaintive félicité, comme don Ruy de Silva devant les amours d’Hernani et de Doua Sol.

IX

Nous nous réunissions donc chez ce grand vieillard. Les Peyrat, comme les Gardel, deux fois alliés, étaient républicains, et bonapartistes comme anciens militaires. Le frère aîné de ma mère était mort en Espagne, je crois à Somo-Sierra. Le second était revenu de Russie, lieutenant et décoré. Mais mon grand-père était le neveu favori du commandant Gardel, à qui il avait succédé comme maire des Bordes. Proscrits en 1814, ils s’étaient réfugiés ensemble dans nos bois de Larmissa, asile de tous les proscrits. Ils s’entendaient aussi par instinct féodal.

Le vieux chef plébéien avait à subir la réaction des marquis de Carabas qu’il avait terrorisés en 1800, après leur défaite de Valentine, Nous avions en horreur les Bourbons. Nous attendions la République ou l’Empereur qui devait chasser les Bourbons, détrôner les rois et établir la démocratie par toute l’Europe.

Napoléon était à nos yeux la grande épée populaire, l’ange exterminateur de l’ancien régime. On parlait de la Révolution, de ses grands tribuns, de ses grands héros, mais on revenait toujours au plus grand Napoléon. Les femmes lisaient son retour dans les prophéties, mais le vieux guerrier mourut presque centenaire, attendant en vain le messie de Sainte-Hélène.

Un jour j’étais revenu chez ma tante Marie, au Mas-d’Azil (1821). Enfant j’élevais un geai aux ailes bleues. Je jouais avec mon oiseau au milieu des femmes qui filaient. Tout à coup survint un mouchard.

« Napoléon, dit-il, est mort. »

Aussitôt les fuseaux tombèrent des mains des fileuses éplorées. Mais ma tante Marie, la prophétesse, ouvrit la Bible et montra par de nombreux versets que Napoléon ne devait pas mourir sur son rocher africain. Elle appliquait à l’Empereur les passages que l’on applique d’ordinaire au Christ.

Je n’oublierai jamais cette scène biblique et napoléonienne.

X

Mon grand-père était ancien de l’Église de Bordes. Il me destina au pastorat. Je commençai le latin avec mon oncle ; puis je revins au Mas-d’Azil chez un pharmacien, nommé Lépine, puis encore chez le notaire Miramont, qui avait un précepteur pour ses enfants.

Lépine m’emmenait herboriser sur les montagnes. II m’enseignait le peu qu’il savait de latin, en escaladant les rochers. C’était, on le voit, une éducation à la Jean-Jacques. Mais mon véritable instituteur fut mon oncle Auguste. J’avais aussi pour Mentor un disciple de Rousseau. C’était mon oncle Jean, frère de mon aïeul Gardel et du terrible commandant. Je lui avais été recommandé par ma mère mourante.

C’était un petit vieillard, un vrai sage, un philosophe de hameau, vivant en contemplatif, ne mangeant que des légumes, enseignant devant les boutiques, et prêchant aux ouvriers la morale du citoyen de Genève ; et tout semblable à ces vieillards de Fénelon soutenus par un bâton d’ivoire, emblème de leur sagesse, appui d’un brame et défense d’un éléphant, ce gymno-sophiste gigantesque des forêts de l’Inde.

En somme, mon enfance orpheline a eu trois bienfaiteurs, ma tante Françoise, mon oncle Auguste et mon grand-oncle, Jean Gardel. Toutefois, après mon grand-père, qui m’entretenait, mais rudement et en élève de Gardel, le terrible. Il voulut mener ses fils en tyran féodal ; ils se révoltèrent et la maison fut, pendant vingt ans, pleine de discordes. Mon père était revenu ruiné des Landes. Il vivait dans la maison de ma mère et du faible revenu de deux champs, aux Bordes. Mon aïeul, Auguste Gardel, m’avait, autant qu’il l’avait pu, déshérité. D’un patrimoine d’environ 100 000 francs, je n’avais gardé que 7 000 francs, et c’est avec 350 francs de rente que je devais achever mes études et entrer dans le monde.

XI

Devant être ministre, je fus envoyé (novembre 1823) chez M. Jacques-Paul Rossellotti, pasteur et chef d’institution à Chatillon-sur-Loire. Je fis la route avec des officiers qui revenaient de l’armée d’Espagne et de jeunes médecins qui allaient chercher fortune à Paris. Je quittai ces aimables compagnons à Orléans et je continuai ma route en patache, remontant la Loire.

Châtillon est un bourg fiévreux et j’y fus pris d’une fièvre quarte, qui me fit grelotter pendant six mois. Dans mes heures de frisson, je faisais des vers. J’en avais appris le mécanisme à Reb-Alion. J’avais un Boucau dans ma bibliothèque.

J’achetai un Racine à un petit libraire ambulant que je rencontrai dans la gorge de Cap-Aret, et je fus enivré des chœurs d’Esther et d’Athalie ; d’Esther surtout, cette époque de la Révocation et de notre exil de Babylone.

J’eus beaucoup de livres à Châtillon, et mon maître m’apporta de Paris les premières poésies de Lamartine et d’Hugo, qui paraissaient alors. J’en fus dans un inexprimable ravissement. Mais je trouvais que les jeunes poètes se fourvoyaient, ils chantaient les Bourbons, ils jetaient leur pourpre au cadavre du passé. Ils devaient réserver cette jeune poésie à la jeune liberté.

J’attendais une occasion pour montrer mon petit talent poétique. Elle se présenta par la naissance du fils du duc de Tarente.

Le vieux maréchal Macdonald habitait, pendant l’été, son château de Courcelles, près de Châtillon. En sa qualité d’Écossais, il patronnait le pasteur protestant, qui le visitait dans son manoir. Vieillard, il avait épousé en secondes noces une toute jeune fille de Paris, qui, après la première nuit, se sauva du lit nuptial.

Pourtant, il avait eu le temps de procréer furtivement le petit duc.

Notre maître voulut célébrer cette naissance presque miraculeuse. J’en fus chargé et j’entonnai mon Sicilides Musoe. Le duc de Tarente reçut mon épilogue à Poffion, et le jeune poète obtint, auprès du vieux guerrier, comme parmi le professeur et les élèves, un véritable et naïf triomphe. Un jour, à la bibliothèque du Corps législatif, je rencontrai mon demi-dieu déjà grisonnant, et taillé en athlète, qui ne se douta pas qu’il avait devant lui son premier et sans doute son unique Orphée.

XII

Je passai deux ans à Châtillon. Nous y formions une colonie ariégeoise. M. Rossellotti, le pasteur, avait attiré son cousin Aristide, médecin, Héliodore et Ariston, élèves ; Cassiodore, fils du mari de ma tante Françoise et moi. Notre corps était au bord de la Loire, mais notre âme était aux montagnes natales. Nous nous consolions en parlant notre belle langue romane, la langue martyre.

Je commençai le grec, Ésope, Anacréon, Xénophon. J’appris un peu d’anglais, notamment avec un petit fils de Georges IV et dont la figure semblait moulée à l’effigie royale d’une monnaie britannique.

J’appris seul avec des livres l’italien et l’espagnol, que j’ai toujours compris par leur similitude avec le roman. Enfin, avant de revenir dans nos montagnes, nous voulûmes voir Paris. M. Rossellotti nous y conduisit et nous logeâmes à l’hôtel de l’Univers, rue Croix des Petits-Champs. M. Bassereau, joaillier, originaire de Châtillon, et dont le fils était notre condisciple, m’invita à dîner. Le soir, il me mena au Théâtre-Français. On jouait Athalie. J’y vis Talma, Lafond et Mme Paradol, médiocre actrice, mais très belle femme. C’est la mère de l’élégant et tragique écrivain, ambassadeur aux États-Unis, et qui s’est suicidé en Amérique.

Talma m’apparut comme un prophète et un pontife d’Israël. C’est Léontine Fay qui jouait Eliacin. Et quand ce majestueux grand-prêtre donna des conseils sur la royauté au petit Joas, je délogeai.

Avec cet éblouissement de Paris dans les yeux, je revins après une absence de deux ans, dans mon pauvre et fangeux Reb-Alion, au temps des vendanges (septembre 1825)

XIII

Le 1er novembre 1825, j’entrai à la faculté de Théologie de Montauban. Je n’avais, on l’a vu, qu’un revenu de 320 fr. provenant de la dot de ma mère. Je dus m’arranger à ne dépenser qu’un franc par jour pendant neuf mois. J’étais pauvre comme un écolier de Salamanque. Le gargotier Lamousserie était mon maître d’hôtel, à Villenouvelle, où je demeurais, dans les environs de la faculté. L’année suivante, je pris mon grade de bachelier à Toulouse. C’était le 16 août 1826, et j’avais dix-sept ans.

Le soir même, comme pour jeter la poudre de l’école au courant limpide de la Garonne, j’allai me baigner au dessus de Saint-Cyprien. Je pris mon grade en tapinois, sans rien dire à la famille ni à la faculté, ce qui blessa mon grand-père et surprit mes professeurs. J’ai toujours aimé faire peu de bruit. Je trouve doux le silence, suave la vie solitaire. Et je revins dans mon village couronné de cette modeste baie de laurier (bacca lauri).

En novembre, j’entrai en théologie. Je travaillai solidement cette première année, et mon examen de 1827 fut reçu à l’unanimité. Pour les trois années suivantes, je me contentai de la plus simple majorité. La théologie et la philosophie spéculative m’ont toujours paru des bulles de savon. Je n’aime que la théologie historique, celle qui s’incarne dans l’homme, la société, les événements du monde. Je travaillais, mais au décousu, flânant, rêvant, me couchant dans les prés pour voir les nuages flotter dans le ciel, vapeurs qui me paraissaient aussi solides et plus gracieuses que les systèmes.

Mon examen d’hébreu ayant été rejeté, je résolus gravement de me faire sauvage et de vivre en Siminole et en Muscogulge. Je ne sais si je ne passai pas deux ou trois nuits sur les bords du Tescou, dans les bois. Je quittai pourtant ma savane et m’en revins à Reb-Alion, où, pendant les vacances, je repassai mon hébreu en mangeant des figues et des raisins aussi bons que ceux des vignobles de Henguédi, dont la langue faisait mon désespoir et la poésie mon ravissement. Le grec était mon idiome favori, quoique je susse mieux, comme Aquitain, le dialecte plus sourd et plus sombre, d’où dérivait mon langage néo-latin de l’Arize.

XIV

La révolution de 1830 arriva et me remplit du plus ardent enthousiasme. Nous rêvions, hélas! un nouvel ordre de siècles. Je partis de Montauban comme on annonçait la bataille de Paris. C’est à Puylaurens que j’ai revu pour la première fois le drapeau tricolore tant pleuré de nos oncles qui l’avaient si largement trempé de leur sang. Si j’eusse été libre, je serais parti pour voir de mes yeux ce triomphe populaire. Je dus encore passer l’hiver à Montauban. Mes études ne furent terminées qu’en mai 1831. Elles avaient duré cinq ans et cinq mois.

J’y laissai la réputation d’un élève intelligent, mais inégal, rêveur ; studieux mais inappliqué, négligeant son propre travail et faisant les sermons et les thèses de ses camarades ; rationaliste à la fois et mystique, poète et républicain, et c’est probablement à cause de mon naturel triste, solitaire et farouche, et de mon profil romain, que mes amis me donnèrent le surnom de Marius. Je fus nommé préteur des étudiants et je défendis leurs droits, en vrai tribun, contre le doyen. Mon rôle de gracque me valut un retard de trois mois qui ne me fut pas compté, car on m’estimait et je devins populaire.

Portant la parole comme préteur, à l’enterrement du vénérable professeur Frossart, j’écrasai le discours du doyen, et mes condisciples vantèrent mon éloquence funèbre J’étais sans m’en douter, une espèce de type et je viens d’apprendre avec étonnement, que j’ai laissé dans la faculté une tradition d’originalité rêveuse et de légende poétique qui dure depuis un demi-siècle.

XV

Je revins dans l’Ariège. J’embrassai mes parents ; je dis adieu à nos montagnes et j’allai chercher fortune à Paris. Mon père pleurait : son cœur paternel l’avertissait de mon sort. J’étais fort triste aussi, et je me dérobai tout en sanglots.

Mes amis, que je revis en passant à Montauban, m’accompagnèrent de leurs vœux. Mais Lerva, un vieil espagnol exilé, ne fut que trop bon prophète. Je partis donc sur l’impériale de la diligence, à travers le Quercy et le Limousin. C’était une aventure à la Saint-Jacques. J’avais trois cents francs dans ma bourse ; je savais tant bien que mal sept langues ; j’écrivais en prose et en vers. Il me semblait qu’avec tout cela on ne pouvait pas mourir de faim à Paris. Je comptais surtout sur ma poésie :

« L’art qui mit Malfilatre et Gilbert au tombeau !»

C’est en pensant à Ororche, la petite cité Moyen Âge, suspendue sur les brouillards de la Vezère, que je rencontrai mon petit pâtre limousin, dont la vielle nous jouait des airs plaintifs et sauvages, sur les plus mélancoliques desquels je modulai ma cantilène à Béranger.

Ces notes rencontrent ici ma notice sur Pécontal et mes récits sur Béranger, Lamennais et aussi mes poèmes qui sont comme les strophes de ma douloureuse odyssée.

Qu’allais-je faire à Paris ? Fouiller les chroniques et me mêler aux poètes. J’ai suivi dès l’enfance une idée fixe : le relèvement de l’Aquitaine. Je n’ai eu qu’une pensée, l’histoire des albigeois. Leur catastrophe tragique m’en paru l’Iliade. Je me sentais d’origine catharéenne. Je voulus connaître mon berceau.

Un jour, un hobereau de 1’ Arize se permit de ne pas donner le monsieur à mon aïeul. J’avais douze ans et je sentis ma colère bouillonner à cette insolence féodale. Quelque temps après, sa femme, une fort belle et peu féroce femelle, fille d’un négrier de Saint-Domingue, parla de ma race rustique avec un ignare dédain. Mon oncle Auguste, le savant de la maison, déclarait que nous étions des proscrits, des déshérités ; il semblait rêver d’antiquité, de noblesse, de chevalerie, lui plébéien et démocrate. Je n’ai jamais su d’où lui était venue cette ombre de tradition séculaire. Il citait des noms, désignait des lieux ; noms et lieux étaient apocryphes. Froissard parle d’un chevalier, Messire Gauthier de Manuy, cherchant le « tumbel » de son père. Avec la même piété filiale, je cherchais le tombeau de mes ancêtres. Je l’ai trouvé en découvrant Mont-Ségur et le monde Albigeois. J’errai pendant trente ans dans cette nuit.

Je naviguais en tâtonnant dans cette mer de pleurs et de sang. Enfin la sonde toucha le navire englouti. Je travaille en silence et dans l’ombre à renflouer cette atlantide perdue. J’en ai arraché à l’abîme quelques morceaux, des îles, la cime incendiée et encore fumante après six siècles. Quelque Vespuce terminera la découverte de cette Amérique. Mais, si petit que je sois, je n’en resterai pas moins peut-être, et grâce à vous, le Christophe Colomb.

Mes livres ont eu la même destinée que le poète et l’historien, une destinée obscure, indigente, méconnue, honorée, combattue, mais portant haut la tête. Ce ne sont pas des livres, mais des actions. Ce sont des batailles et des martyres. Je me suis rué au milieu des épées et des échafauds. Je suis tour-à-tour albigeois, calviniste, girondin. J’ai en horreur les buveurs de sang, qu’ils s’appellent Marat, Baville et Montfort, et, si nous en sommes rouges, c’est du nôtre. Mes livres viennent donc du désert et d’un triple désert. Je suis un épervier sorti de trois volcans ; mais un oiseau de proie qui chanta parfois comme un rossignol, qui est la proie de son âme.

Comme poète, je ne suis guère connu que par mon Roland, inséré dans les anthologies. Boiteau l’a comparé aux belles Orientales d’Hugo, vous aux beaux Sirventes de Mistral : Pécontal et Barbey lui préfèrent mon second Phébus. Hugo aime mieux mes pièces néo-grecques et néo-latines.

Remarquez que mon Roland n’est pas le Roland des poèmes Carlovingiens, c’est le Roland populaire. Un géant, un héros cosmique qui remue et dentelle les Pyrénées.

Comme historien, je ne suis populaire dans le monde protestant que par mes Pasteurs du Désert. Il s’en est fait plusieurs éditions clandestines, ce qui m’empêche de poursuivre mon œuvre. Mais mon grand ouvrage, ce sont mes Albigeois. Ils s’imprimaient quand la guerre allemande enveloppait Saint-Germain. Je cachai mon manuscrit au château, dans quelque nid de choucas ou de martinet, sous la garde des conservateurs du musée, il faillit être incendié par quelques bombes que l’ennemi lança sur la ville pendant la nuit. Le manuscrit fut sauvé ; mais l’invasion avait ruiné le libraire, et conséquemment l’auteur.

Les empailleurs de rois, les embaumeurs de pharaons, détestent cette manière d’écrire l’histoire, vivante, saignante, hurlante. Ces croque-morts m’avaient promis de me faire obtenir un prix de l’Académie française. « Car, disaient-ils traîtreusement, j’avais élargi les champs de l’histoire, j’avais retrouvé des documents inédits. Personne, avant moi, ne connaissait les Guilhabert, de Castres, les Esclarmonde, de Foix, les Bernard Délicios, de Montpellier. »

Ils patronnèrent mon livre sous la coupole mazarine, et deux fois mon livre a été jeté aux oubliettes de l’Académie. Malgré cette compagnie henriquincocléricaliste, mon livre, quel qu’il soit, reste absolument original et c’est une chronique populaire et chevaleresque. Edgar Quinet, dans son testament, j’entends son dernier ouvrage, me place, ce qui est un grand honneur, entre Fauriel et Augustin Thierry.

Nos histoires, si inconnues qu’elles soient, ne sont pas restées sans impulsion sur les études historiques de ce siècle, Nos Pasteurs ont poussé les protestants à rechercher les matériaux de leur histoire, la plus dramatique qui soit au monde, matériaux qui forment déjà une montagne de documents, miettes d’un monument colossal qui attend un Michel-Ange pour asseoir un Panthéon sur leur Parthénon.

Mes Albigeois commencent de réveiller les Aquitains. Un félibre de Castelnaudarri***, écrivait naguère à l’istourian dels Albijesés ; il m’appelle l’Aujòl, comme étant l’aïeul de la postérité poétique du Languedoc. Un autre m’envoyait, l’an dernier, de Montauban, en se dérobant sous un pseudonyme, une pièce de vers charmante, de mon école élégiaque et rustique, en me donnant mon prénom arisien de Napol. Un professeur de Paris m’a offert de citer mon romancero hérétique en pleine Sorbonne.

Mes Albigeois, par la bouche de M. Franck, ont eu l’honneur d’une séance et d’attirer les applaudissements du Collège de France. Et, pour revenir à l’Aujòl (surnom que j’aime quoiqu’il me vieillisse un peu), les Scandinaves appelaient leurs livres sacrés l’Edda (l’Aïeule). Il ne serait peut-être pas impossible (car tout arrive aux gens aventureux) que mon histoire, réprouvée par la Chapelle ou chamelle bossue de la rotonde Mazarine, ne devînt l’Edda des Scandinaves du charmant pays de Gothie.

Ils sont enchantés que l’Aïeul sorte des sépulcres oubliés, pour leur raconter le martyrologe de leurs patriotiques et chevaleresques ancêtres.

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Ainsi, d’après tout ce qui vient d’être dit, je ne suis l’œuvre que de moi-même et de Dieu. Béranger, qui se vantait de faire des rois, m’a abandonné. Lamennais, qui faisait des républiques, m’a abandonné. Sainte-Beuve, qui avait offert un de ses lundis si fameux, m’a abandonné. M. Guizot, qui m’avait promis un prix à l’Académie, m’a abandonné. M. Jules Simon, ministre d’État, à qui j’avais fait demander une mission pour compulser les archives de Barcelone, m’a abandonné.

L’Académie, que probablement MM. Guizot, Mignet (ou Michelet ?...) ont faiblement sollicitée pour moi, m’a abandonné. Le consistoire qui me laisse mourir (moi poète et historien) pasteur d’ouvriers, de paysans, et de voleurs, m’a abandonné.

— Tous m’ont abandonné, excepté Dieu.

Que Dieu soit loué ! C’est lui seul qui vous envoie au vieillard. Je n’attendais son messager qu’après ma mort. Je n’ai jamais désespéré de lui. Il a mis mon cœur au-dessus de la renommée. Vous êtes venu vers moi de sa part à votre insu. C’est pour cette œuvre que Dieu vous a donné votre plume affilée comme un glaive et sonore comme un clairon. Gloire soit à Dieu ! Il ne s’agit pas ici d’un homme mortel. Il s’agit de la patrie, de la conscience humaine, du martyre des ancêtres, de l’avenir du monde, de la liberté des nations, de l’évangile éternel.

Quelqu’un dira peut-être Dieu n’a rien fait pour vous : il vous a fait naître au milieu de tant de tribulations : vous avez toujours eu à lutter contre la faim, la soif et la mort. — C’est vrai ; mais gardons-nous du blasphème ; les malheurs même sont le don de Dieu. Le poète éclôt de douleurs, l’historien germe des catastrophes. Les oiseaux de mer sont couverts sur les récifs et l’ibis d’Égypte sur les sables pour dévorer les œufs des crocodiles. Le poète et l’historien surgissent des déserts et des tombeaux pour dévorer les petits des monstres. Ils ne peuvent venir — qu’ainsi. Gloire à Dieu ! Gloire donc à jamais à Dieu. Amen ! Amen ! Amen !

NAPOLÉON PEYRAT.
Saint-Germain-en-Laye, 1876.

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* Je n’en ai supprimé que la liste des ouvrages publiés par Peyrat, évidemment connue des lecteurs. (R. Parmentier)
** En réalité, L.-X. de Ricard a publié sans notes les Mémoires de Peyrat.

*** Voir Auguste Fourès dans la Lauseta, première année, 1877.
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