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postheadericon Le Presbytère

 

Paru dans La Grotte d’Azil, p. 44-47.

Mais où est donc ton presbytère ?
Il est près des parvis et du bois solitaire ;
Et le soleil du soir dorant l’ombrage obscur
Caresse son portique agreste, que dessine
Le bignonia rose, et la pâle glycine
Aux grappes flottantes d’azur.

Ce n’est qu’une maison rustique,
Un chalet guilloché d’un feston fantastique,
Comme sait les sculpter le pâtre de Glaris.
Du dehors, l’escalier en spirale circule
Autour du modeste édicule,
De balcons en balcons, jusqu’aux combes fleuris.

Un chien près de la verte claie
Veille, invite le pauvre, et lèche, hélas, sa plaie ;
Il a pour compagnon le clairon du réveil,
Le coq casqué de pourpre, une chèvre au pacage,
Et quelques oiseaux du bocage

Qui nichent sous mon toit dans le réseau vermeil.

Ce ramier, cœur toujours en peine,
La mésange bleuâtre au capuchon d’ébène,
L’hirondelle traînant son long manteau de deuil,
Voltigent aux balcons, scandant mes chants fidèles,
Se perchent sur mon luth, et d’un bleu nimbe d’ailes
Ceignent mon mélodieux seuil.

Et l’aérien chœur des anges
S’incline sur nous quand nos saintes louanges
Montent comme l’encens du matin et du soir.
Nous ouvrons tous nos jours, selon le rite antique,
Par la prière et le cantique
Et de nos oraisons le cœur est l’encensoir.

Après cette hymne matinale
J’entre dans ma cellule où la Foi virginale,
L’Étude au front pensif, servante du saint lieu,
Groupent sur leurs rayons, comme en la nuit sereine
Les astres autour de leur reine,
Mes vieux livres autour de la Bible de Dieu.

Job, David, les brahmes de l’Inde,
Homère et le chœur pur des aèdes du Pinde,
Près de Sacountala, la vierge de Sulem ;
Le vieux Dante et Milton, les deux chantres du gouffre
Qui remontent du lac, dans un brouillard de soufre,
Vers tes murs, ô Jérusalem.

Mais quand midi, sur mon horloge,
Sonne ses douze coups, en hâte je déloge
Et je m’en vais joyeux par les champs et les bois ;
Comme un pâtre blanchi, du haut de la montagne,
Je vois dans l’immense campagne
Tous mes troupeaux épars et groupés sous leurs toits.

Paris, ses dômes et la Seine,
Serpent volumineux, envahissant la scène
D’un cirque ovale immense aux verdoyants gradins,
Qui d’îlot en îlot se plie et se replie,
Se berce et s’enchante et s’oublie,
Reflétant dans ses flots ses magiques jardins.

Marly, Lucienne aux cent arcades
Qui de Versaille au loin allaitent les cascades ;
Argenteuil, nid voilé de deux cœurs aux abois ;
Montmorency, qu’aimait l’Abélard de Genève ;
Maisons où vint Voltaire, et, contournant la grève,
Poissy derrière les grands bois.

Je vais de chaumière en chaumière,
J’ai le pain et le vin et l’huile et la lumière,
Je les donne aux blessés, aux défaillants du cœur.
Je ne suis qu’un pécheur, une amphore d’argile
Mais d’où ruisselle l’Évangile,
Foi, paix, espoir, amour, immortelle liqueur.

Je rencontre sous sa besace
Quelques vieux Job lorrain, un Lazare d’Alsace,
Expulsés de leurs toits par des rois sans remords.
Et je parcours le soir quelques champ de bataille
Où deux peuples sous la broussaille
Reposent… Et je donne une larme à ces morts.

Et quand je rentre à l’heure sombre,
Rêveur et poursuivi de fantômes sans nombre,
Je dis : enfants, prenez vos luths silencieux.
Bénissons le Seigneur ; nos œuvres sont finies ;
Implorons le sommeil et que nos symphonies
Aillent le chercher dans les cieux !