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5 septembre 2012

Deux affaires à la fois criminelles et politiques ont marqué la société française : l'affaire Calas au XVIIIe siècle et l'affaire Dreyfus au XIXe. Elles ont bien des choses en commun. Ce ne sont pas des erreurs judiciaires au sens habituel, mais la condamnation délibérée d'innocents en raison de leur appartenance à une minorité religieuse. Jean Calas n'avait pas tué son fils mais il était protestant, Alfred Dreyfus n'avait pas livré de secret militaire à l'ennemi mais il était juif. Dans les deux cas, des écrivains célèbres sont intervenus pour dénoncer l'injustice, Voltaire pour Calas, Zola pour Dreyfus. Les deux procès ont été finalement révisés, les jugements cassés et les condamnés réhabilités, trop tard pour Calas qui était déjà mort, à temps pour Dreyfus qui a pu revenir du bagne.
Et surtout l'impact de ces deux affaires sur l'opinion publique a été considérable, elles ont joué le rôle de « miroir des passions françaises », selon le mot de Janine Garrisson à propos de l'affaire Calas .



Napoléon Peyrat, à la fin de son Histoire des pasteurs du Désert, parue en 1842 et consacrée essentiellement à la révolte des camisards sous le règne de Louis XIV, évoque en deux chapitres les événements qui marquèrent l'année 1762 à Toulouse, où la condamnation de la famille Calas suivit de près celle du pasteur Rochette et des trois frères de Grenier et précéda celle de la famille Sirven . « Toulouse, écrit-il, à demi peuplée de noblesse et de magistrature, de moines et de confréries, était encore, par son fanatisme, une ville du moyen-âge. La cité dominicaine allait célébrer la seconde fête séculaire instituée en commémoration du massacre de quatre mille protestants. » Il convient de préciser cette allusion. Au XVIe siècle, les idées de la Réforme se répandent en France à partir de 1520 et leurs adeptes sont l'objet d'une répression sévère pendant environ 40 ans (à Toulouse notamment, le juriste Jean de Caturce meurt sur le bûcher en 1532). Mais en 1562 le massacre de Wassy en Champagne suscite une réaction des protestants français qui veulent désormais se défendre et affirmer leurs droits. C'est le cas à Toulouse où ils sont déjà assez nombreux : après quelques affrontements entre les deux communautés, les protestants sont en partie massacrés à l'issue du culte de Pentecôte le 17 mai, et pour le reste chassés de la ville. La Saint-Barthélémy dix ans plus tard fera donc moins de victimes que dans d'autres villes, même si elle voit le lynchage de sympathisants comme Jean de Coras, le juge de l'affaire Martin Guerre, et des quelques protestants détenus dans les prisons. Le Parlement de Toulouse sera désormais particulièrement hostile au protestantisme, et par exemple refusera longtemps d'enregistrer l'édit de Nantes. Il institue même, avec le concours du haut clergé, la commémoration annuelle du 17 mai 1562 sous le nom de « Délivrance de la ville de Toulouse », avec une procession solennelle (de Saint-Sernin à Saint-Etienne et retour) exhibant les reliques des saints locaux, censées avoir protégé la cité de la subversion protestante. S'y illustraient notamment les confréries des Pénitents bleus et des Pénitents gris, créées à cette époque pour « demander à Dieu l'extirpation de l'hérésie ». Cette fête prenait un lustre particulier pour les commémorations séculaires, où elle bénéficiait des « bénédictions jubilaires » du pape. Pour l'année 1762, on se préparait donc au bicentenaire de cette « Délivrance » du danger protestant.

C'est dans ce climat que sont arrêtés à Caussade, à la mi-septembre 1761, un jeune pasteur cévenol, François Rochette, exerçant clandestinement dans le Quercy, avec ses accompagnateurs, ainsi que trois jeunes gens accusés d'avoir voulu le délivrer, Henri de Grenier Commel et ses frères Jean de Grenier Sarradon et Joachim de Grenier Lourmade . Ce sont des gentilshommes verriers, que Peyrat présente ainsi : « Le comté de Foix renferme, dans les forêts de sa frontière occidentale, quelques hameaux habités par une antique colonie de verriers. Ils comptent environ trois cents âmes et se divisent en trois tribus, celle des Grenier, celle des Robert et celle bien moins nombreuse des Verbizier... Ils portaient aussi des dénominations féodales purement distinctives, et, à défaut de fiefs, recevaient à leur naissance le nom d'un rocher, d'une prairie, d'une source voisine, de l'orme séculaire qui abritait leur cabane, et même de la colombe qui chantait autour de leur berceau. »  Nés à Mauvezin de Sainte-Croix, et non à Gabre comme le pensait Peyrat, les trois frères avaient aussi des attaches aux Bordes-sur-Arize, où l'aîné fut même ancien de l'Eglise réformée locale. Ils se rendaient parfois aux verreries de la forêt de la Grésigne, non loin de Caussade, et c'est là qu'ils furent arrêtés.

Au moment où les accusés de Caussade sont déférés devant le Parlement de Toulouse éclate une nouvelle affaire. A la mi-octobre, le jeune Marc-Antoine Calas, fils d'un commerçant protestant de la rue des Filatiers, est découvert pendu dans la maison familiale, les parents cherchent à masquer le suicide, mais ils sont bientôt accusés d'un meurtre destiné à empêcher la victime de se convertir au catholicisme, comme l'avait fait un de ses frères. Les autorités de la ville font inhumer Marc-Antoine Calas en grande pompe comme un martyr. Un monitoire est affiché dans toutes les églises pour sommer les catholiques de révéler à la justice ce qu'ils savent de la culpabilité des Calas. La famille est arrêtée, ainsi qu'un ami présent lors de la découverte du cadavre, Gaubert Lavaysse, et tous sont déférés devant le Parlement.

Quelques semaines plus tard, un drame analogue se déroule dans le Tarn. La jeune Elisabeth Sirven, fille d'un géomètre protestant de Castres, est découverte au fond d'un puits, après un séjour forcé au couvent des Dames noires, religieuses spécialisées dans la conversion des jeunes protestantes. Là encore, plutôt que de conclure à un suicide, on accuse la famille de l'avoir mise à mort pour éviter sa conversion. L'idée se répand que ce serait un usage chez les protestants de se débarrasser par le crime des membres de leur famille tentés par l'abjuration, et que cette pratique serait même justifiée par des écrits de Calvin.

Les menaces de peines capitales qui pèsent sur tous ces prévenus suscitent diverses réactions et interventions en leur faveur.
Tout d'abord, le synode régional des Eglises réformées invite les fidèles, dans l'attente des sentences, à s'associer à une prière de supplication pour leurs frères menacés : « Accorde aux uns et aux autres la constance, la résignation et la fermeté qui leur sera nécessaire pour supporter leurs peines. Verse tes divines consolations dans leurs cœurs. Mais surtout, ô notre Dieu, nous implorons ta suprême assistance pour le maintien de leur foi. Ne permets pas qu'elle soit ébranlée par la crainte, par des promesses flatteuses, ni par quelque considération humaine que ce puisse être. Soit qu'ils vivent, soit qu'ils meurent, soit qu'ils soient captifs ou libres, que ce soient toujours des âmes à toi. »

Le pasteur Paul Rabaut, disciple d'Antoine Court et coordinateur des Eglises du Désert, demande à Jean-Jacques Rousseau en octobre 1761 d'intervenir en haut lieu pour Rochette et ses compagnons. Or Peyrat a publié, douze ans après l'Histoire des pasteurs du Désert, la réponse de celui-ci  :

«J'ai vu, avec une douleur mêlée d'indignation, les traitements affreux que souffrent nos malheureux frères... Je sens combien il est dur de se voir sans cesse à la merci d'un peuple cruel, sans appui, sans ressource, et sans avoir même la consolation d'entendre en paix la Parole de Dieu.

Mais cependant, Monsieur, cette même Parole de Dieu est formelle sur le devoir d'obéir aux lois des princes. La défense de s'assembler est incontestablement dans leurs droits ; et, après tout, ces assemblées n'étant pas de l'essence du christianisme, on peut s'en abstenir sans renoncer à sa foi.
L'entreprise d'enlever un homme des mains de la justice ou de ses ministres, fut-il même injustement détenu, est encore une rébellion qu'on ne peut justifier, et que les puissances sont toujours en droit de punir. Je comprends qu'il y a des vexations si dures qu'elles lassent même la patience des justes.  Cependant qui veut être chrétien doit apprendre à souffrir, et tout homme doit avoir une conduite conséquente à sa doctrine...

Je vois par votre lettre que vous avez, ainsi que moi, appris à souffrir à l'école de la pauvreté. Hélas ! Elle nous fait compatir aux malheurs des autres, mais elle nous met hors d'état de les soulager. Bonjour, Monsieur, je vous salue de tout mon cœur. »

Un protestant du Carla, Jean Ribaute-Charron, fixé à Montauban et en relation avec les Encyclopédistes, fait la même démarche auprès de Voltaire. Celui-ci écrit en novembre au maréchal de Richelieu :

« Qu'on pende le prédicant Rochette ou qu'on lui donne une abbaye, cela est fort indifférent pour la prospérité du royaume. Mais j'estime qu'il faut que le Parlement le condamne à être pendu, et que le Roi lui fasse grâce. Cette humanité le fera aimer de plus en plus. Et si c'est vous, Monseigneur, qui obtenez cette grâce du Roi, vous serez l'idole de ces faquins de huguenots. »     Après quoi Voltaire répond à Ribaute :
« M. le Maréchal me mande, Monsieur, qu'il ne peut rien pour votre ministre et pour ses adhérents tant qu'ils seront entre les mains du Parlement de Toulouse. J'ose me flatter de la clémence du Roi, lorsque l'affaire sera jugée.
Vous ne devez pas douter, Monsieur, qu'on ne soit très indigné à la Cour contre les assemblées publiques. On vous permet de faire dans vos maisons tout ce qui vous plaît, cela est bien honnête. Jésus-Christ a dit qu'il se trouverait toujours entre deux ou trois personnes assemblées en son nom, mais quand on est trois ou quatre mille, c'est le diable qui s'y trouve.
J'ai tout lieu d'espérer que les personnes qui approchent Sa Majesté fortifieront dans son cœur les sentiments d'humanité et de bonté qui lui sont si naturels. J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. »

Dans l'entourage des Calas on s'active aussi. Le père du jeune Gaubert Lavaysse, avocat auprès du parlement, rédige des mémoires en faveur de son fils et de la famille accusée. Il va être aidé par un écrivain cévenol fixé à Toulouse, Laurent Angliviel de La Beaumelle, disciple de Bayle et adepte des Lumières, mais en mauvais termes avec Voltaire pour des raisons littéraires. Dans ce contexte, La Beaumelle rencontre une sœur de Gaubert Lavaysse, Rose-Victoire, veuve et héritière d'un protestant de Mazères, il l'épouse et résidera avec elle au château de la Nogarède, héritant par elle du titre de « seigneur du Carla ». Par ailleurs son beau-frère Etienne Lavaysse épouse de son côté une demoiselle du Carla, Anne-Marie Bruguière, petite-nièce de Bayle. Belle et brillante, cette protestante militante reçut de Voltaire ce compliment : « Vous avez droit à mes hommages par l'immortel Bayle, dont vous êtes la nièce, et encore plus par votre mérite et par votre esprit. » Elle mourra jeune, et un Eloge posthume lui sera consacré par son compatriote carlanais Jean Ribaute-Charon.
La Beaumelle va rédiger avec Paul Rabaut, en plein procès Calas, une réfutation de l'accusation de filicide portée contre les protestants, sous le titre La Calomnie confondue . On y lit au début : « Lorsque nos ancêtres voulurent rétablir la religion dans sa pureté primitive, leurs ennemis ne rougirent point d'employer contre eux les mêmes armes dont les païens s'étaient servis contre les chrétiens. On accusa leurs assemblées d'être des lieux de prostitution, et de la prostitution la plus affreuse. La calomnie est le digne appui de la cruauté : quand on veut massacrer les gens, il faut bien leur supposer des crimes. Après de pareilles horreurs, connues de tous ceux qui ont la moindre littérature, il semble que les protestants, méconnus, proscrits, comme ils le sont, doivent s'attendre aux accusations les plus odieuses, d'autant plus que quelques uns de leurs ennemis acharnés à leur perte ne se font conscience de rien. » Cet opuscule sera condamné et brûlé publiquement par ordre du Parlement, trois jours avant la condamnation de Calas.

Mais les interventions comme les plaidoiries en faveur des accusés se heureront à la résolution de la majorité des parlementaires toulousains.
Le 18 février 1762, Rochette et les trois frères de Grenier sont condamnés à mort, leurs compagnons aux galères. L'affiche du jugement est intitulée « Arrest de la Cour de Parlement, qui condamne le nommé Rochette, Prédicant, à être pendu, et les trois Frères Greniers, Gentilshommes Verriers, à être décapités ». L'exécution est prévue dès le lendemain sur la place du Salin (ou de la Monnaie), le pasteur par pendaison, les gentilshommes par décapitation. Ils sont d'abord conduits devant la cathédrale Saint-Etienne pour faire amende honorable en demandant pardon à Dieu, au roi et à la justice. Rochette s'exécute par ces mots : « Je demande pardon à Dieu de tous mes péchés... Quant à la justice, je ne l'ai point offensée, et je prie Dieu de pardonner à mes juges. »
Voici comment Peyrat relate leur fin, sur cette place du Salin qui avait déjà vu tant d'exécutions publiques (Caturce, Portal, Vanini) :
« Rochette remplit jusqu'à la fin ses devoirs de pasteur en exhortant ses compagnons. Il les bénit une dernière fois, et monta l'échelle en chantant cet hymne « La voici l'heureuse journée ! » [strophe du Psaume 118 traduit par Clément Marot et souvent chantée par les martyrs protestants]. Les deux aînés virent, sans la moindre émotion, le supplice du ministre ; mais le plus jeune pencha son visage dans ses mains en sanglotant. Puis ils s'embrassèrent et recommandèrent leurs âmes à Dieu. Coummel fut décapité le premier ; Sarradou le second ; quand vint le tour du jeune Lourmade, le bourreau lui dit avec attendrissement : « Voyez vos frères !... Ne mourez pas !... Abjurez ! » Le martyr, se courbant sur le billot ensanglanté, lui répondit : « Fais ton devoir ! »
Leur oraison funèbre fut prononcée à Nîmes par le jeune Rabaut-Saint-Etienne, pasteur comme son père Paul Rabaut, futur président de la Constituante et co-rédacteur de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen en 1789.

Trois semaines plus tard intervenait le jugement des Calas. Seul le père fut condamné à la question, au supplice de la roue et au bûcher, les autres membres de la famille et Gaubert Lavaysse étant relâchés ou bannis. L'exécution eut lieu le 10 mars 1762 sur la place Saint-Georges (théâtre elle aussi de tant de peines capitales, dont au XVIe siècle celle du pasteur ariégeois Martin Taschard). Jean Calas proclama jusqu'au bout son innocence et sa foi. De leur côté les Sirven, comprenant ce qui les attendait, avaient pris la fuite dès le mois de janvier à travers la montagne du Tarn jusqu'en Suisse. Ils seront condamnés et brûlés en effigie en 1764.
« Ainsi Toulouse, écrit Peyrat, au nom de Dieu, au nom de la religion et de la justice, s'enivrait de sang humain, et renouvelait, sous le Christ, les fêtes abominables de Moloc. »
Effectivement, même si les chefs d'accusation sont des infractions à des lois civiles, l'insistance des religieux assistant les condamnés pour obtenir d'eux une conversion au catholicisme montre que la raison sous-jacente à leur condamnation est bel et bien leur confession protestante. Certains milieux auraient souhaité d'ailleurs que ces exécutions soient repoussées de quelques semaines pour coïncider avec la fête du 17 mai 1762, bicentenaire de la « Délivrance de Toulouse » qui devait bénéficier cette année-là d'un lustre particulier, avecx un feu d'artifice autour d'un monument de circonstance représentant la Religion foulant aux pieds l'hérésie représentée par Calvin (on peut encore en voir une gravure au Musée du Vieux Toulouse).
L'exécution du pasteur Rochette et des trois frères de Grenier, la dernière pour cause de religion en France, eut un large écho parmi le peuple protestant du Languedoc, et donna lieu à deux complaintes, ces poèmes pieux et naïfs qu'on chantait aux veillées sur des airs connus . Voici comment débute la plus connue (sur la mélodie des Commandements) :
« Accourons tous, peuple fidèle, / Sous l'étendard du Roi des rois ;
Le sang des martyrs nous appelle, / Suivons-le de cœur et de voix. »

Mais la mort de Calas eut une influence d'une tout autre ampleur grâce à l'intervention de Voltaire, qui resté quelque temps perplexe en se demandant « de quel côté était l'horreur du fanatisme », se convainquit de l'innocence des Calas et entreprit une campagne médiatique sans précédent pour obtenir la révision du procès et leur réhabilitation, acquise en 1765, puis celle des Sirven, acquise en 1771. Voici comment Peyrat introduit cet épisode décisif :
« Depuis un siècle qu'elle durait, cette proscription de deux millions de citoyens n'avait point frappé l'opinion publique de la France. Leurs martyrs montaient chaque jour sur les bûchers et les échafauds, sans que personne fit entendre en leur faveur la voix de l'humanité. Ils mouraient sous le soleil, aux regards de la foule, au milieu d'une époque retentissante, comme des captifs immolés en silence, dans l'ombre, au fond d'une tour. Leurs gémissements n'étaient recueillis que par le cœur de leurs frères au désert. Leur sacrifice n'était connu que de Dieu. Pour faire tomber ce mur d'airain, il fallut qu'un hasard portât, jusqu'à Voltaire, le bruit de la catastrophe de Calas. Le poète s'empare de cette infortune qui allait, comme tant d'autres, expirer dans l'oubli, et tout palpitant de sympathie et d'indignation, il en remplit la France, l'Europe, le monde, et la lègue à l'avenir. »

C'est dans le feu de cette action que Voltaire composa son fameux Traité sur la tolérance à l'occasion de la mort de Jean Calas, plaidoyer courageux et généreux que la brillante ironie de l'auteur rendait implacable. Deux autres ouvrages parurent la même année 1763 à propos de ces trois affaires, Les Toulousaines, de Court de Gébelin, fils d'Antoine Court, et la Requête des protestants français au Roi, de La Beaumelle (récemment éditée par Hubert Bost ). Ils n'eurent pas le même retentissement que celui de Voltaire, dont je cite seulement le chapitre le plus bref et le plus célèbre, bien caractéristique des conceptions déistes de l'auteur,  la Prière à Dieu, qui se termine ainsi :
« Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont frères ! Qu'ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l'industrie paisible. Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l'instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis le Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant. »

Pour conclure, je voudrais mettre en relief les deux sensibilités qui se font jour chez les témoins de ces sombres événements toulousains du siècle des Lumières. Pour les uns, surtout les protestants (voir la prière du synode, les complaintes, Court de Gébelin), les condamnés sont surtout perçus comme des martyrs de la foi ; pour les autres (Rousseau, Voltaire, La Beaumelle), ce sont avant tout des victimes de l'injustice et de l'intolérance. Les uns mettent en avant la force de la conviction religieuse, les autres la nécessité de la tolérance. Or conviction et tolérance ne s'opposent pas, elles peuvent se conjuguer dans une relation dialectique, comme l'a enseigné Bayle. Et Peyrat lui-même, qui montre dans ses écrits une conviction protestante assez vive, a su faire preuve dans son existence d'une authentique tolérance.